Minouche Shafik, Directrice de la London School of Economics and Political Science. Elle a publié What We Owe Each Other: A New Social Contract for a Better Society (Princeton University Press, 2021).

La pandémie et nos contrats sociaux en péril

Minouche Shafik, Directrice de la London School of Economics and Political Science. Elle a publié What We Owe Each Other: A New Social Contract for a Better Society (Princeton University Press, 2021).

LONDRES – L’émergence du variant Omicron juste avant les fêtes de fin d’année a conduit à une nouvelle vague d’infections et d’hospitalisations dans les économies riches du monde, en renouvelant l’attention portée au problème de l’hésitation à l’égard des vaccins (ou, dans de nombreux cas, à celui d’un refus manifeste, comme dans le cas du joueur de tennis serbe Novak Djokovic). Les personnes non vaccinées restent inutilement vulnérables et les personnes exaspérées ayant déjà reçu une double ou triple dose ne cachent plus leur impatience. Pire encore, plusieurs milliards de personnes dans les pays en développement n’ont toujours pas accès aux vaccins, ce qui représente un échec catastrophique et permanent du système international.
En cette période de crise aiguë, les décideurs politiques doivent résoudre le problème le plus immédiat : les non-vaccinés, qui continueront de constituer une grande majorité des décès et des hospitalisations, fournissent au virus de nombreuses opportunités d’acquérir de nouvelles mutations potentiellement dangereuses.
Mais au-delà de cela, les décideurs doivent également s’attaquer à la cause profonde du problème. L’hésitation à l’égard de la vaccination n’est pas un problème isolé. Il s’agit plutôt du symptôme de la maladie primaire de notre époque : un contrat social en péril qui, dans de nombreux pays, a conduit à l’effondrement de la confiance du public dans les institutions. {…}

Contrats sociaux, première leçon

Le contrat social est l’ensemble fondamental de règles, de normes et d’obligations mutuelles qui lient les individus, les entreprises, la société civile et l’État. Autrement dit, le contrat social définit ce que nous nous devons les uns aux autres. Dans le contexte étroit d’une pandémie, il détermine dans quelle mesure les préférences individuelles l’emporteront sur les intérêts collectifs. Que les gens se sentent obligés de se faire vacciner, de porter un masque ou de s’isoler s’ils sont infectés n’est pas une question épidémiologique : c’est une question sociale et politique.
Mais le contrat social « gouverne » également un ensemble beaucoup plus large de préoccupations communes, établissant un cadre pour une vaste gamme d’interactions humaines. Par exemple, qui devrait offrir des services de garde d’enfants dans une société ? S’agit-il des familles, qui élèvent toutes leurs propres enfants à la maison ? Ou les services de garde d’enfants doivent-ils être fournis par des entreprises, ou soutenus par l’État par des politiques comme le congé parental payé ?
La question des services de santé est similaire. La responsabilité de supporter les coûts des services de santé doit-elle incomber aux individus, aux employeurs et aux assureurs, ou à l’État ? Et les employeurs doivent-ils proposer des contrats avec des heures régulières et des prestations – comme des congés maladie et des retraites – ou les travailleurs doivent-ils être censés passer d’un petit boulot à un autre, chacun prenant des dispositions pour son propre avenir ?
Dans les sociétés plus traditionnelles, les termes du contrat social ont tendance à être remplis par les familles et les communautés, alors que les sociétés modernes attribuent des rôles plus importants au marché et à l’État. Mais dans toutes les sociétés, on s’attend à ce que des personnes majeures capables contribuent au bien commun en échange de leur prise en charge quand ils sont jeunes, vieux ou affaiblis.
Le but des recettes publiques consiste à aider les individus à prospérer et à réaliser leur plein potentiel en tant que membres contribuant à la société. Il est prévu que ceux qui reçoivent des prestations seront à même de donner en retour. Si quelqu’un qui est autrement capable mène une vie consistant à recevoir sans jamais contribuer en rien, cette violation du contrat social peut à la fois détruire le sentiment d’appartenance de cet individu et saper la confiance et le but commun de la société dans son ensemble. De telles violations ne perturbent pas seulement la vie des individus, mais elles érodent également les liens qui unissent les sociétés.
Copyright : Project Syndicate, 2022.
www.project-syndicate.org
Par Minouche Shafik

 

Ecadré

Restaurer des liens forts

Le contrat social n’est pas un contrat légal standard, et il n’existe pas non plus de prescription universelle qui convienne à des pays aussi différents que les États-Unis, le Japon, le Chili et le Ghana. Chaque société doit fixer les termes de sa prestation sociale selon son histoire propre, en s’appuyant sur les familles, les entreprises, les organisations communautaires et l’État dans des mesures différentes.
Ce que partagent tous les pays, ce sont les défis mondiaux comme le changement climatique et la pandémie. Une approche fragmentaire de ces défis est sans issue : il sera en effet impossible de les résoudre sans envisager un objectif commun. Nous devons reconnaître notre interdépendance mondiale tout en tissant de nouveaux liens de mutualité à même de faire tenir ensemble nos sociétés. Ce n’est qu’avec un nouveau contrat social au niveau national – véritablement pertinent pour notre vie moderne – que nous pourrons reconstruire la confiance nécessaire pour parvenir à la solidarité à l’intérieur et entre les pays.

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Numéro d'édition: 421

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