Patricia Yao Zoundi, l’une des panelistes d’Africapacités 2018 à Bobo-Dioulasso. (DR)

Entrepreneuriat: Patricia ou la passion de la terre

Patricia Yao Zoundi est des femmes battantes. Elle a reçu, lors de la 6e édition d’Africapacités, une attestation pour sa participation significative aux travaux. Membre du panel III sur les «Réflexions stratégiques sur l’arrimage des politiques sectorielles de développement à la prospective», en sa qualité de femme chef d’entreprise, son intervention a porté sur l’entrepreneuriat et le soutien au genre. Elle milite pour une adaptation des offres de financement aux activités des femmes. Faisons connaissance avec cette dame aux multiples casquettes.

 

L’Economiste du Faso : Vous êtes dans l’agriculture, dans l’Agritech et dans la Fintech. Cela ne fait-il pas trop de casquettes à la fois ?
Patricia Yao Zoundi : Oui, mais quand on est entrepreneur, les idées ne finissent pas. On attaque un problème, on le résout ; et on repart sur une autre idée. Un entrepreneur a toujours soif. Et c’est une machine qui ne s’arrête pas en fait, lorsqu’on est plongé dedans.

Parlez-nous de votre activité agricole ; comment vous y êtes arrivée ?
Je dirais que l’agriculture est pour moi une passion avant tout. C’est vrai que mes parents sont dans l’exploitation du palmier à huile. Mais, cette passion est née sur les bancs de l’école primaire. J’étais la présidente de la coopérative de notre école, à l’âge de 9 ans. Je devais organiser mes camarades pour la production de légumes. Et on avait trouvé comme astuce que chaque élève convainc ses parents de s’approvisionner au sein de la coopérative. On s’est fait de l’argent. Et j’ai grandi avec cette expérience, mais j’ai toujours vécu au milieu de maïs, de manioc, etc. Après le BAC, j’ai fait des études de droit au Burkina, mais ma passion pour l’agriculture était toujours là.  Je continuais à produire des légumes ; mais il y a 4 années de cela, j’ai décidé d’en faire un vrai business.

Comment avez-vous résolu la question du montage de votre projet, et surtout comment l’avez-vous financé ?
J’ai envie de dire que pour le financement, il faut compter sur soi-même d’abord. Avec ses propres moyens et à petite échelle. J’ai commencé dans ma maison; après, j’ai pris 500 m2, puis 1.000 m2, et ensuite 31 ha. Aujourd’hui, je suis à plus de 100 ha. A propos de financement, je n’en ait pas eu, parce que le secteur agricole est considéré à tort ou à raison comme un secteur à risque et parce que les cycles des produits ne sont pas les mêmes, et cela nécessite quelquefois beaucoup d’argent. Mais aujourd’hui, il faut reconnaitre que des modes alternatifs de financements existent. Je suis en train de discuter avec des partenaires pour voir sur quel modèle on peut s’appuyer pour un financement adapté à nos activités.

Comment gérez-vous votre temps entre l’agriculture, la Fintech et l’Agritech ?
Je pense que la gestion du temps ici n’est pas différente du mode de gestion dans les autres activités. Il faut être motivé et savoir repartir son temps et ses tâches, savoir motiver ses collaborateurs. Il s’agit de ne pas les voir comme des gens qui viennent et qui repartent. Ces collaborateurs doivent sentir que l’entreprise leur appartient pour mieux s’y impliquer. C’est tout un travail d’équipe. Il n’y a pas une manière différente de gérer une entreprise, que l’on soit dans l’agriculture ou dans la banque. Je ne suis pas agronome de formation, mais je travaille avec beaucoup d’agronomes.

Combien d’employés avez-vous dans votre business ?
A ce niveau, j’ai un modèle d’entreprise qui est différent. Je ne veux pas transformer les gens en employés, mais plutôt en entrepreneurs ruraux. J’aménage des sites sur lesquels on installe des communautés villageoises, surtout les femmes, à qui je donne des semences et de l’encadrement. A la fin, je rachète la production à un prix garanti à l’avance. L’équipe autour de moi est composée de 8 personnes, mais on a plusieurs dizaines d’entrepreneurs ruraux à qui on garantit les revenus de leurs productions. Ils n’ont pas à se soucier de savoir à qui ils vont vendre sur le marché, puisque nous nous en occupons.

Ça fait vivre «sa femme» ?
(Rires) Oui ! Ça fait vivre «sa femme»; parce que pour moi, c’est le plus beau métier du monde, dans la mesure où il garantit de la nourriture à la famille. Et puis, par choix, nous avons décidé de ne pas produire ce que les producteurs de notre zone cultivent déjà ; ce afin d’éviter la concurrence avec les petits producteurs. Au contraire, afin que ces petits producteurs produisent mieux ce qu’ils ont l’habitude de cultiver, nous introduisons de nouvelles spéculations qui leur procurent des revenus supplémentaires. Ils diversifient ainsi leurs revenus.

Quelles sont ces spéculations ?
Ce sont les légumes telles les betteraves, le brocoli, chou rouge, etc. Nous faisons plutôt la concurrence aux produits importés.

Vous avez déclaré lors du panel qu’on ne devient pas entrepreneur parce qu’on n’a pas de travail. Expliquez-nous un peu cette idée.
Tout à fait ! C’est une grosse erreur que de penser ainsi. Et souvent, on entend dire : «Comme il n’y a pas de travail, il faut aller entreprendre». On devient entrepreneur par choix. Il y a des formations à faire pour maitriser ce qu’on aimerait faire. En tant que juriste, je me suis formée en entrepreneuriat auprès de Stanfort. Ce sont des formations intensives, et il faut nécessairement de la passion. J’aime quelque chose, et je veux en faire mon métier et changer les choses pour moi et pour les autres ; cela apporte un surcroit de valeur. C’est un engagement à long terme. Il faut qu’on explique cela mieux aux jeunes. Voir l’entrepreneuriat comme une simple alternative au chômage, c’est une vue trop réductrice. Vu sous cet angle, je considère que c’est de l’auto-emploi, où l’individu se prend en charge. Dans ce cas, il ne pourra être utile qu’à lui-même, sans pouvoir l’être pour les autres, et il ne peut pas impacté la société. Il faut donc faire la distinction entre l’auto-emploi, l’affairisme et l’entrepreneuriat.

 


Vers la terre malgré des études de droit

Née en Côte d’Ivoire de parents exploitants agricoles. Patricia n’a jamais vraiment quitté les champs. A 9 ans, à l’école primaire, elle avait déjà pris son destin en main, en présidant la coopérative agricole de son établissement. Ni le BAC ni ses études en droit à l’université de Ouagadougou plusieurs années plus tard n’ont pu la dévier de sa passion : la terre nourricière.
Au Faso, où elle a étudié cinq ans à la fac de droit et où elle a eu pour enseignant le Pr Luc Marius Ibriga qui a animé le panel inaugural d’Africapacictés 2018, c’est avec joie qu’elle a retrouvé un de ses enseignants. Elle garde le contact avec le Burkina, puisqu’elle dit y séjourner 4 fois par an.

 

FW

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Numéro d'édition: 260

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