Dans le désert du Rajasthan, les repas se prennent finalement en famille

Les mères indiennes comptent parmi les populations les plus malnutries au monde. Un projet d’autonomisation des femmes et de lutte contre les traditions néfastes porte l’espoir d’une solution.

Mohammed Iqbal pour The Hindu

Dans un petit village perdu, proche de la frontière entre le Rajasthan et le Gujarat, l’air embaume de senteurs épicées alors que Dubali Damor, 40 ans, réchauffe des chapatis [petites crêpes indiennes] et fait revenir des épices pour le dîner familial. Une fois servis, son mari et ses enfants piocheront dans les assiettes fumantes de riz délicat et de curry, tandis qu’elle restera à l’écart en attendant la fin du repas. Avec un peu de chance, elle pourra grignoter quelques restes avant d’aller se coucher.

Au Rajasthan − touché de plein fouet par le changement climatique et les conditions agricoles difficiles −, la coutume selon laquelle les femmes, à l’instar de Dubali, mangent après leur mari et les membres de leur famille, constitue un grave problème de santé publique auquel il faut mettre un terme. D’après l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), un milliard d’êtres humains dans le monde, avant tout des femmes, souffrirait de malnutrition. En Inde, selon ces statistiques, 55 % des femmes souffrent également d’anémie et la dénutrition touche un tiers des Indiennes en âge de procréer, lesquelles présentent un indice de masse corporelle (IMC) inférieur à 18,5 kg/m2. Ainsi, ces femmes perpétuent le cycle intergénérationnel de la malnutrition. En effet, les mères elles-mêmes mal nourries présentent des carences en nutriments essentiels au développement de leurs enfants à naître et produisent un lait maternel insuffisamment nourrissant.

Heureusement, l’ONG Freedom from Hunger India Trust [Fonds indien pour l’éradication de la famine] a mis en œuvre un projet biennal pour lutter contre la malnutrition des femmes de la région, ciblant en priorité les districts de Banswara et de Sirohi. Lancé en 2015, The Rajasthan Nutrition Project [Projet alimentation pour le Rajasthan] vise à sensibiliser les populations locales à l’importance de l’accès des femmes à une alimentation adéquate, et propose des programmes de formation dans les domaines de l’agriculture et de la santé. Incitées au changement à l’échelon local, les femmes sont formées au métier de conseillères en nutrition, et réunies au sein d’un réseau spécifique d’Annapurnas (en référence à la déesse hindoue de la nourriture). Aujourd’hui, plus de 1 250 femmes ont été formées dans le cadre du projet. À leur tour, elles ont apporté des conseils nutritionnels à 8 100 autres femmes. Au total, les Annapurnas ont informé plus de 30 000 habitants des districts de Banswara et de Sirohi au Rajasthan.

D’après les évaluations réalisées, les graines semées par les Annapurnas ont porté leurs fruits. Dans les zones rurales, où les comportements patriarcaux sont profondément ancrés, les hommes de la famille comprennent progressivement que placer la santé des femmes au rang de priorité publique profite à l’ensemble de la population. Dans les villages tribaux, leur participation aux programmes de sensibilisation a entraîné l’émergence de nouvelles stratégies familiales d’approvisionnement en aliments nutritifs et peu coûteux, et fait reculer l’habitude nocive pour la santé des femmes de prendre leurs repas après les hommes.

Pour Varsha Joshi, professeure de l’Institut des études sur le développement à Jaipur, l’éradication de ces traditions en apparence inoffensives − comme le simple fait, pour les femmes, de manger à l’écart des autres membres de la famille −, est essentielle pour garantir l’égalité des droits entre les femmes et les hommes. Elle souligne que quand les femmes prennent leurs repas avec leurs proches et comprennent le lien fondamental entre consommation de nourriture et nutrition, la santé de l’ensemble de la famille s’améliore.

Dubali est l’une des femmes auxquelles les Annapurnas ont tendu la main. Elle se sentait faible et épuisée à force de manger après sa famille. « C’était une habitude pour nous. Je ne l’ai jamais ressenti comme une discrimination contre les femmes, même s’il m’est parfois arrivé de rester affamée et d’être en mauvaise santé », témoigne-t-elle. Si Dubali possédait des terres et les cultivait, elle manquait toutefois cruellement de connaissances nutritionnelles. Souvent, elle ne cuisinait que deux ou trois variétés de légumes par semaine. Sous la houlette de l’Annapurna locale − Shobha Rawat −, Dubali et plusieurs autres femmes de son village – Jalimpura − ont découvert le lien entre santé et alimentation. Certaines techniques simples de préparation leur ont également été enseignées, notamment l’utilisation de récipients en fer pour cuisiner et de différentes farines pour confectionner les chapatis. Une proportion significative de femmes chefs de famille − 53 % − affirmait disposer d’un meilleur confort alimentaire après la formation.

Au Rajasthan − une zone où l’analphabétisme chez les femmes est très élevé −, Shobha doit innover pour convaincre. « Une série d’histoires illustrées opposant deux personnages féminins − Sita et Gita − a bien fonctionné. Les participantes ont identifié celle qui tirait le meilleur parti des conseils nutritionnels, ce qui les a persuadées de la démarche à suivre pour prendre soin d’elles-mêmes et de leurs enfants », explique-t-elle.

Dans de nombreux villages, la présence des Annapurnas a encouragé l’éclosion de poshanbadis (potagers particuliers). Confiantes et désormais fortes de meilleures connaissances nutritionnelles, les femmes optent pour des variétés plus nutritives, comme le luni (pourpier) et le pui (épinard de Malabar), autrefois écartés au profit du blé. À l’échelle locale, la croissance des variétés plantées par ces femmes marque un réel progrès dans la destruction des frontières érigées par les traditions entre les femmes, l’alimentation et l’agriculture.

Pour Dubali et Shobha, les repas représentent désormais l’occasion de manger aux côtés des êtres qui leur sont chers, mais également de consolider leur statut au niveau local.

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