Si les cotonculteurs font travailler leurs enfants par obligation financière, d’autres facteurs rentrent aussi en ligne de compte. C’est la «malédiction» de la pauvreté: les parents ont un faible niveau d’éducation et manquent d’informations sur les dangers liés à la culture du coton. Ph (DR)

Du coton cultivé par des enfants sur le marché suisse

• Louis Dreyfus et Reihart AG pointés du doigt

• Ces deux sociétés déjà mêlées à l’achat de coton «sale» en Ouzbékistan

• Rompre avec la malédiction du pauvre

En 2017, 245.000 tonnes de coton non cadré ni peigné et cadré ou peigné ont été exportées par le Burkina Faso. Selon les chiffres du ministère du Commerce, cette opération a rapporté plus de 200 milliards FCFA. Destination de cet or blanc ? Singapour et la Suisse. En début d’année 2018, la Suisse-véritable principale plaque tournante mondiale du trading du coton- a dépêché des parlementaires en mission à Bobo-Dioulasso. Objectif, comprendre le fonctionnement de la chaîne de valeur du coton au Burkina Faso. La Suisse accueille Louis Dreyfus, le plus important trader de coton au monde, ainsi que Reinhart AG, l’une des plus grandes sociétés de négoce de coton. Ces entreprises mondialement reconnues font partie des acheteurs majeurs du coton burkinabè cultivé par des enfants. Selon les données recoupées par L’Economiste du Faso, jusqu’à 2018, ces sociétés étaient des clients de la Sofitex et de Faso Coton.
Et ce n’est pas la première fois qu’elles sont mêlées à l’achat du coton cultivé par les enfants. Au début des années 2010, l’Ouzbékistan est pointé du doigt par la communauté internationale pour son exploitation massive du travail des enfants dans les champs de coton. A cette période, Reinhart AG et Louis Dreyfus étaient des acheteurs importants du coton ouzbek. A la suite des dénonciations de plusieurs ONG pour violation des principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales, les deux entreprises avaient reconnu avoir un rôle à jouer dans la problématique en tant que parties prenantes à ce commerce. Voilà que maintenant, elles sont indexées de payer du coton cultivé en partie par des enfants au Burkina Faso.

Les ONG attendues
Comment arrêter le phénomène du travail des enfants  au Burkina Faso ? Interpellée, Solidar Suisse estime qu’il faut l’engagement des plus gros acheteurs. Pour ce faire, elle appelle les négociants suisses en coton, Reinhart AG et Louis Dreyfus, à s’engager sérieusement contre le travail des enfants au Burkina Faso.
Une autre ONG, l’UNGP (United Nations Guiding Principles for Business and Human Rights), estime quant à elle, que les négociants en coton doivent assumer leur responsabilité en tant qu’organisations ayant un lien direct avec le travail des enfants dans leur chaîne logistique. «Reinhart AG et Louis Dreyfus doivent mettre en place une politique des droits humains, effectuer des audits de diligence raisonnable et affirmer leur influence aux parties prenantes responsables (Etat, Sofitex, Faso Coton, Socoma, UNPCB)», a proposé l’UNGP.

L’action sur le terrain de Solidar Suisse
Si les cotonculteurs font travailler leurs enfants par obligation financière, d’autres facteurs rentrent aussi en ligne de compte. C’est la «malédiction» de la pauvreté: les parents ont un faible niveau d’éducation et manquent d’informations sur les dangers liés à la culture du coton. Ils ne prennent pas toujours en conséquence les décisions optimales pour l’avenir de leur progéniture. Pour lutter contre ce phénomène, Solidar Suisse a décidé de mettre en place des mesures de sensibilisation, avec le message suivant: «Offrez un meilleur avenir à vos enfants, en les empêchant de manipuler les produits chimiques dangereux, en limitant les heures de travail ou en maintenant vos enfants à l’école aussi durant la récolte».
Concrètement, l’organisation entend à partir de 2019, mener des campagnes radio pour informer les cotonculteurs sur les risques encourus par leurs enfants et sur les bénéfices qu’ils pourraient obtenir en changeant leurs pratiques. Par ailleurs, des visites à domiciles ont lieu pour renforcer les capacités des cotonculteurs et les conseiller sur la manière de mieux protéger les enfants. Enfin, des spots radio sont diffusés pendant les campagnes agricoles pour rappeler les bonnes pratiques à suivre.
Le projet est mis en œuvre dans la région de la Boucle du Mouhoun, une des principales régions productrices du coton au Burkina. Un partenariat a été mis en place avec l’Union nationale des producteurs du coton du Burkina (UNPCB), une organisation centrale dans la filière burkinabè du coton, ainsi qu’avec l’association SALAKI, une radio communautaire renommée.
Ces deux acteurs de terrain reconnus portent sur le terrain les actions de sensibilisation auprès des producteurs. Les premiers résultats de ce projet innovant seront évalués à la fin de l’année 2019.

ESS


Reinhart AG : le discret roi suisse du coton

Pas moins de 500.000 tonnes d’or blanc sont achetées et vendues chaque année par cette entreprise, 6e leader mondial (5 à 6% du coton tradé mondialement). Reinhart AG est l’un des traders majeurs du coton burkinabè. Au moment de la libéralisation du secteur du coton au tournant des années 2000, le trader suisse a participé à la création d’Ivoire Coton.
Cette entreprise domiciliée en Côte d’Ivoire est détenue par un consortium, dont IPS (WA) et Reinhart AG, qui contrôle 26% du capital. A son tour, Ivoire Coton possède 54% du capital de Faso Coton, l’une des trois sociétés cotonnières burkinabè qui chapeaute quelque 17.000 petits producteurs et 7% environ de la production nationale. Reinhart AG est aussi l’un des clients les plus importants de la SOFITEX, plus grande société cotonnière du pays avec 80% de la production nationale. Pour être à proximité des zones de production du continent, Reinhart AG dispose d’une filiale à Abidjan, capitale de la Côte d’Ivoire et principal port d’où le coton burkinabè est exporté. Dans ce dernier pays, ainsi qu’au Burkina Faso, Reinhart AG possède des usines d’égrenage, permettant de transformer le coton brut en coton-fibre, prêt à l’exportation.


 

Louis Dreyfus : leader mondial du coton

«From farm to fork» (De la ferme à la fourchette). Le slogan illustre bien les activités de Louis Dreyfus, l’un des quatre mastodontes qui dominent le commerce des «soft commodities», les matières premières agricoles. Surnommées les «ABCD» – pour ADM, Bunge, Cargill et Dreyfus -, ces quatre multinationales dominent mondialement ce secteur.
Active depuis plus de trente ans dans le secteur du coton, Louis Dreyfus a renforcé, ces dernières années, son engagement dans le secteur. En 2010, elle acquiert la plupart des filiales de l’entreprise Dunavant, jusqu’alors l’une des plus grandes entreprises familiales de trading de coton au monde. Puis, en 2013, elle rentre dans une joint-venture avec l’entreprise australienne Namoi Cotton. Lois Dreyfus est l’un des principaux clients des sociétés cotonnières SOFITEX et Faso Coton.


 

Chaîne du coton au Burkina Faso : Une organisation bien huilée

La culture du coton au Burkina Faso a lieu entre avril et novembre. Elle est réalisée par 384.000 petits producteurs, regroupés au sein de 9.800 sociétés coopératives. Les zones de plantation du coton, qui couvrent la majeure partie du pays, sont divisées en trois régions, chacune placée sous la houlette d’une société cotonnière. A l’Ouest, la SOFITEX a gardé la part du lion avec 80% de la production nationale. Au Centre, Faso Coton couvre 7% de la production. A l’Est, on trouve la Socoma avec 13%.
Avant le début de la campagne, ces entreprises obtiennent un crédit auprès d’un pool bancaire international. Pour la campagne 2018, la SOFITEX a ainsi levé près de 200 millions de dollars auprès de plusieurs banques, dont la Société Générale, la Société Financière Internationale et BNP Paribas. Le prêt sert notamment à acheter les intrants: graines, pesticides et insecticides sont fournis par les sociétés cotonnières à crédit aux agriculteurs qui n’ont pas les moyens de payer comptant. Une fois la récolte terminée, cette avance est déduite du montant versé par les entreprises aux agriculteurs pour le coton produit. Celui-ci est acheté par les sociétés cotonnières à un prix fixé par l’Etat et défini au début de la campagne. Il est calculé sur la base des indices de références du trading mondial du coton, afin de permettre aux cotonculteurs de connaître à l’avance le prix auquel leur récolte sera achetée. Des chiffres qui restent dérisoires: pour la campagne 2017-2018, les agriculteurs ont reçu 245 F CFA/kg pour le coton 1er choix  et 220 FCFA/kg pour le 2e choix.
Une fois la récolte terminée, le coton-graine est acheté par les sociétés cotonnières pour être séché, puis transporté dans les usines d’égrenage. Seule partie mécanisée du traitement du coton ayant lieu au Burkina Faso, l’égrenage permet de séparer la fibre de coton des graines et d’impuretés.

De l’égrenage à l’exportation
Au terme du processus, le poids du coton est pratiquement divisé par trois: les 600.000 tonnes de coton-graine produites annuellement dans le pays donnent environ 250.000 tonnes de coton-fibre. Emballé en balles, le coton passe enfin par l’étape du classement. Celle-ci consiste à déterminer la qualité du produit en fonction de nombreux critères, dont sa couleur, la longueur de ses fibres, sa résistance et sa teneur en déchets, en fonction des normes internationales. Le coton burkinabè est reconnu pour son excellente qualité, en partie liée à sa récolte entièrement manuelle.

Désormais prêtes à l’exportation, les balles sont transportées par camion ou rail vers les ports d’Abidjan en Côte d’Ivoire et de Lomé au Togo. Le plus souvent, un contrat «Franco bord» (FOB) s’applique entre le trader et la société cotonnière. Cette dernière dédouane l’envoi et la livraison est considérée comme effective une fois que le coton passe le bastingage du navire au port. À ce moment-là, c’est le trader qui devient responsable du coton. A ce stade, le coton n’est plus véritablement un produit agricole et sa provenance se perd rapidement. Il est devenu un produit dont la valeur est définie par ses qualités et les cours mondiaux de la matière première.

ESS

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Numéro d'édition: 283

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