Michael Spence est prix Nobel d’économie, professeur d’économie à la Stern School of Business de l’université de New-York (Nyu) et membre de l’Institution Hoover de l’université de Stanford. Son dernier livre s’intitule The Next Convergence – The Future of Economic Growth in a Multispeed World.

Les dangers du sous-investissement – Par Michael Spence

MILAN – Il y a 70 ans, à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, une grande partie du monde (notamment les pays industrialisés d’Europe et d’autres qui avaient été occupés) était confrontée à une dette souveraine considérable, alors que la situation géopolitique était difficile et que beaucoup de grands pays étaient en ruine. En raison des difficultés de beaucoup d’entre eux à financer leurs énormes besoins en investissement, on aurait pu s’attendre à une longue période de coopération internationale limitée, de croissance faible, de chômage élevé et de privations. Mais cela ne s’est pas passé ainsi !
Bien au contraire, les dirigeants de la planète adoptèrent une vue à long terme. Ils ont compris que la réduction de la dette de leur pays dépendait de la croissance nominale et que cette dernière – ainsi d’ailleurs que la paix à long terme – dépendait de la reprise économique mondiale. Ils ont donc exploité au maximum leur bilan pour investir tout en s’ouvrant au commerce international, ce qui a favorisé la demande. Les Usa dont les pertes matérielles étaient limitées (bien que fortement endettés) ont assumé naturellement le leadership dans ce processus.
Deux facteurs sont constitutifs de la reprise d’après-guerre. D’une part les pays endettés considéraient leur dette souveraine non comme une contrainte, mais comme un moyen d’investissement et de développement de leur potentiel de croissance, d’autre part ils coopéraient dans de nombreux domaines. Les moins endettés adoptaient une stratégie d’aide à l’investissement au bénéfice de leurs partenaires. Il est vrai que le début de la Guerre froide a peut-être encouragé cette stratégie. Quoi qu’il en soit, ce n’était pas du chacun pour soi.
De même qu’il y a 70 ans, la coopération internationale est un facteur crucial de réussite. Parce que les bilans (publics, semi-publics et privés) permettant d’investir ne sont pas répartis uniformément sur la planète, une politique globale volontariste (ce qui passe notamment par un rôle important attribué aux institutions financières multilatérales) est nécessaire pour désengorger les canaux d’intermédiation.
Les raisons de coopérer sont nombreuses pour les pays à travers le monde. Elles l’emportent largement sur celles de jouer les uns contre les autres le commerce, la finance, la politique monétaire, les achats du secteur public, la politique fiscale et encore d’autres leviers. Du fait de la connectivité qui caractérise les systèmes financiers et économiques, un véritable redémarrage de l’économie dans un seul pays est presque impossible sans un redémarrage au niveau global.
Pourtant, le plus souvent le monde a choisi ces dernières années de s’en tenir à une coopération limitée, chaque pays estimant non seulement qu’il doit se débrouiller par lui-même, mais aussi que le niveau de sa dette lui impose de restreindre fortement les investissements susceptibles de booster la croissance. Il en résulte un sous-investissement et une dépréciation des actifs de l’économie mondiale qui diminuent la croissance de la productivité et la probabilité d’un redémarrage durable.
En l’absence d’un programme énergique de réinvestissement au niveau international, c’est essentiellement la politique monétaire qui permet de relancer la croissance – mais exclusivement la croissance intérieure. Et bien que des mesures non-orthodoxes aient diminué l’instabilité financière, leur efficacité reste douteuse pour restaurer la croissance ou pour combattre les tendances déflationnistes visibles un peu partout.
Par ailleurs les épargnants sont ciblés, le prix des actifs faussé, tandis que la situation pousse à maintenir, voire à accroître, l’endettement. Et même s’ils ne le disent pas, les responsables politiques sont de plus en plus tentés par les dévaluations compétitives, alors qu’elles ne résoudront pas le problème de l’insuffisance de la demande agrégée.
Il ne s’agit pas de dire qu’une «normalisation» brutale de la politique monétaire serait une bonne chose. Mais des investissements à grande échelle et des programmes de réforme couplés à la politique monétaire en cours permettraient de mettre l’économie sur le chemin d’une croissance plus résiliente.
Malgré tout son intérêt, une telle stratégie de coopération internationale n’est pas véritablement envisagée. Bien qu’il y ait des négociations en cours sur des traités commerciaux et des accords d’investissement, ils se limitent de plus en plus au niveau régional. Le système de commerce multilatéral se fragmente – ainsi que le consensus qui en est à l’origine.
Etant donné l’interconnexion et l’interdépendance de l’économie mondiale, la réticence à coopérer est difficilement compréhensible. Plusieurs pays étant réticents à engager des réformes budgétaires et structurelles supplémentaires, la conditionnalité d’une coopération semble poser problème. C’est particulièrement évident en Europe où l’on dit, arguments à l’appui, que sans ces réformes la croissance restera anémique, ce qui prolongera ou aggravera les contraintes budgétaires.
Mais si la conditionnalité représente un tel obstacle, comment se fait-il qu’elle n’ait pas empêché la coopération il y a 70 ans ? Il semblait peut-être invraisemblable que des pays en grande difficulté économique, qui ne pouvaient guère compter sur leurs propres forces, laissent passer l’occasion d’une coopération internationale. Peut-être est-ce toujours le cas ? C’est pourquoi offrir aujourd’hui une opportunité analogue pourrait aiguillonner dans la bonne direction, susciter les réformes supplémentaires nécessaires et mettre l’économie mondiale sur la voie d’un véritable redressement à long terme.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Copyright: Project Syndicate, 2015.
www.project-syndicate.org


Priorité aux investissements

Aujourd’hui, l’économie mondiale présente des ressemblances frappantes avec la période de l’immédiat après-guerre : chômage important, surendettement croissant et insuffisance de la demande agrégée au niveau mondial, qui limitent la croissance et génèrent des pressions déflationnistes.
Et aujourd’hui comme à cette époque, le niveau et la qualité des investissements sont insuffisants, les dépenses publiques en faveur des actifs matériels et immatériels (un facteur crucial pour la croissance à long terme) étant bien en dessous de leur niveau optimal depuis assez longtemps.
Il est vrai que se présentent de nouveaux défis. L’évolution de la distribution des revenus est inquiétante depuis quelques décennies, ce qui empêche un consensus sur une politique économique. Et le vieillissement des populations (conséquence de l’allongement de la durée de vie et de la baisse de la fertilité) met les finances publiques sous pression.
Néanmoins, la recette pour relancer l’économie et l’emploi est pratiquement la même : utiliser les bilans (publics et privés) pour stimuler la demande et l’investissement public, même si cela creuse la dette.
Selon une étude récente du Fmi, étant donné la surcapacité de production, il faudrait des multiplicateurs budgétaires à court terme substantiels. Mais avant tout, donner la priorité aux investissements améliorerait la perspective d’une croissance durable. Les Etats et les ménages seraient alors sur la voie d’un désendettement responsable.

Commentaires
Numéro d'édition: 113

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.