Edward Miguel est professeur d’économie de l’environnement et des ressources à l’Université de Californie à Berkeley. Ses recherches portent essentiellement sur la fourniture et l’impact des biens publics pour les pauvres en Afrique subsaharienne et en Asie, notamment en Inde, au Kenya et en Tanzanie.

Peut-on améliorer l’eau potable dans les zones rurales du Kenya ? – Par Edward Miguel

Dans les zones rurales où il n’existe pas d’infrastructures d’eau courante, la tâche de collecte d’eau revient principalement aux femmes et aux jeunes enfants. Ceux-ci doivent marcher des heures pour accéder à des sources qui sont souvent dangereusement polluées. De plus, comme les points d’eau sont utilisés pour la consommation des ménages comme pour celle du bétail, en assurer la propreté demeure un sérieux défi. Enfin, la contamination fécale causée par les eaux de ruissellement vient aggraver les choses.
Or, il existe désormais de nombreuses méthodes peu coûteuses pour traiter l’eau (filtres en céramique, poudre de purification de l’eau ou désinfection solaire).

Les distributeurs de chlore réduisent plus les incidences de la diarrhée pour 1.000 dollars dépensés, mais la protection des sources d’eau et la livraison à domicile de chlore sont également des approches rentables.

Les distributeurs de chlore réduisent plus les incidences de la diarrhée pour 1.000 dollars dépensés, mais la protection des sources d’eau et la livraison à domicile de chlore sont également des approches rentables.

Toutefois, il reste à déterminer laquelle de ces techniques sera la plus appropriée dans les pays pauvres, tout en sachant que ce sont les femmes qui décideront au final de quel produit répondra le mieux à leurs besoins. A cet effet, nous avons mis en œuvre au Kenya le projet Eau en milieu rural : il s’agit d’une série d’évaluations rigoureuses des attitudes des utilisateurs pour l’amélioration de la qualité de l’eau, dans les régions rurales de l’Ouest du Kenya. En effet, la qualité de l’eau est un problème majeur de santé publique dans ces communautés où, d’après nos enquêtes, chaque semaine près de 20% des enfants souffrent de diarrhée. Nous nous sommes intéressés aux deux techniques d’amélioration de l’eau les plus utilisées dans cette région : la protection des sources et le traitement au chlore, deux méthodes simples et pratiquées de longue date.
Dans cette région, 90% des ménages ont accès à un point d’eau naturel. Une façon de protéger ces sources consiste à les enfermer dans du béton de sorte que l’eau puisse être recueillie directement dans un seau à travers un tuyau, plutôt que de suinter sur le sol où les eaux de ruissellement la contaminent. Les coûts de construction avoisinent généralement 1.000 dollars (519.000 F CFA). Ce système ne nécessite qu’une maintenance minimale, mais les bénéfices pour toute la communauté sont durables.
Il est également possible d’utiliser du chlore soluble vendu relativement bon marché aux ménages – l’approvisionnement mensuel coûte environ 0,30 dollars pour un ménage (156 F CFA) – mais il s’agit d’un geste qu’il faut renouveler en permanence : chaque ménage doit régulièrement décider s’il vaut la peine de se donner du tracas et d’encourir des frais pour les avantages liés à l’utilisation de ce produit.
En comparant les ménages qui ont été tirés au sort pour accéder à une source d’eau protégée et/ou pour recevoir gratuitement des sachets de chlore, nous constatons que la protection des sources et l’utilisation du chlore sont efficaces pour réduire la contamination de l’eau potable. Avant l’intervention, seulement 14% de l’eau des ménages participant à l’étude répondait aux normes : la protection des sources d’eau a porté cette proportion à plus de 20% et la distribution gratuite de chlore à 54%. Ces interventions ont également conduit à une diminution des incidences de la diarrhée chez les enfants: une baisse d’environ un tiers des cas chez les enfants des ménages ayant reçu gratuitement du chlore, les améliorations sont moins importantes pour les ménages ayant eu leur source d’eau protégée. Ces résultats sont considérables en termes épidémiologiques.
Nous avons également analysé à quel point les ménages valorisent ces améliorations. L’analyse de leur «volonté de payer» a donné des résultats décourageants. Un sous-ensemble de ménages a reçu des bons pour acheter du chlore à moitié prix après épuisement du stock gratuit qu’ils avaient reçu, mais très peu ont été prêts à payer cette somme mensuelle modique (environ 0,15 dollars- 78 F CFA) pour un produit si efficace pour la santé de leurs enfants. En utilisant les coûts de déplacement – le temps passé à marcher jusqu’à la source d’eau – comme mesure de la valorisation des sources protégées, nous avons constaté que la plupart des ménages n’étaient disposés à payer qu’un peu plus «avec leurs pieds» pour une eau plus propre. Ainsi pour les ménages pauvres qui gagnent seulement 300 dollars par an (156.000 F CFA), la demande en eau potable semble très faible. Ceci devrait inciter les États à subventionner le traitement de l’eau.
Pour combiner les avantages d’une réduction des coûts et de la facilité, nous avons conçu et testé une troisième technique d’amélioration de l’eau : un distributeur de chlore au point d’eau fournissant gratuitement le chlore. Un agent local encourageait les ménages à ajouter du chlore dans leur eau. En définitive, installer des distributeurs de chlore gratuit auprès des sources d’eau s’est avéré l’approche la plus efficace et la plus rentable pour améliorer la qualité de l’eau.
Le distributeur constitue une incitation visuelle à traiter l’eau au moment de la collecte, encourageant ainsi l’apprentissage et la formation de l’habitude. Il possède une valve spéciale qui dispense la bonne quantité de chlore pour le contenant typique que les Kenyans utilisent pour transporter l’eau, ce qui réduit la probabilité que l’eau traitée ait un arrière-goût chimique. Les agents locaux encourageant les ménages sont aussi membres de la communauté, leur connaissance du milieu, la confiance et l’influence sociale dont ils bénéficient peuvent également avoir favorisé le succès de l’adoption de cette technique.
Les résultats de ces études ont contribué à la généralisation du système des distributeurs de chlore en Afrique de l’Est. Aujourd’hui, le programme «Distributeurs pour une eau potable» assure un accès permanent au chlore à plus de 4 millions de personnes, l’objectif est d’atteindre 25 millions de personnes en 2018.

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J-PAL laboratoire d’action contre la pauvreté et Innovations for Poverty Action (IPA) ont pour mission de découvrir et de divulguer des solutions efficaces pour lutter contre la pauvreté dans le monde. En partenariat avec les décideurs politiques, J-PAL et IPA conçoivent, évaluent rigoureusement et aident à améliorer les programmes de développement ainsi que la manière dont ils sont mis en œuvre.

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Numéro d'édition: 152

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