Alain Bentolila, que nos lecteurs connaissent bien, est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Il a écrit plus d’une douzaine de livres, sans compter ses livres pour enfants (12 pages sur Amazon!). On retiendra particulièrement «Parle à ceux que tu n’aimes pas», «La langue française pour les nuls» «Le verbe contre la barbarie» et un petit manuel de pédagogie. On se reportera aussi à un article dans L’Economiste du 12 février 2016 ; la trahison du livre (Ph.  L’Economiste)

Le «français inclusif», la marque de l’inculture

Une confusion regrettable est complaisamment développée, en France, entre les marques de genre grammatical et les identificateurs de sexe (voir encadré) appliqués à la grammaire et au vocabulaire français. Sur la base de cette confusion, on veut engager aujourd’hui une lutte des classes… grammaticales. Le pur hasard linguistique est présenté comme  un complot machiste. Manifestant ainsi une totale ignorance des structures des langues du monde.
Pour éviter  que les épicènes (mots dont la forme ne varie pas entre masculin et féminin: artiste, concierge… soit 1 à 2% de mots français) ne portent atteinte à la parité, on invente une nouvelle règle: «Les sénateur(rice)s» plutôt que les «sénateurs». Alors que nos élèves ont un mal fou à appliquer les accords, on devrait leur imposer une difficulté supplémentaire d’écriture et gêner considérablement leur accession à une lecture fluide.
Et cela pour un bénéfice nul. Ces bons apôtres de la parité ne comprennent pas que l’utilisation d’un mode générique a du sens. Quand on dit «un sénateur est élu par de grands électeurs» ou «les sénateurs sont élus…», ce n’est pas le nombre de mâles et de femelles que l’on veut connaître. C’est l’appartenance à un ensemble générique que l’on désigne et non sa composition.
Dans la même perspective inclusive, il faudrait supprimer cette règle scélérate qui voit, dans un combat douteux, le masculin l’emporter sur le féminin dans le cas de l’accord d’un adjectif avec deux noms de genres différents. «Le» plafond l’emportant donc sur «la» table dans une aspiration commune à la blancheur. Si la formulation prête à confusion, utilisons donc les termes genre 1 et genre 2 qui n’induiront aucune tentation d’amalgame.
J’ai bien conscience du caractère inadmissible de la discrimination sexuelle. Mais choisir le terrain linguistique pour mener cette bataille nécessaire en confondant règle arbitraire et symbole social, c’est confondre les luttes sociales et le badinage de salon. C’est surtout faire injure à toutes celles qui sont sous payées, qui supportent l’essentiel du poids de l’éducation des enfants et qui sont si mal représentées dans les lieux de pouvoir et de prestige. L’inculture rejoint alors l’hypocrisie.

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Le sexe de la table

Rien ni personne ne saurait expliquer pourquoi les mots, qu’ils soient oraux ou qu’ils soient écrits, voient leurs sens respectifs portés par telle combinaison de sons, ou par telle suite de lettres plutôt que par une autre. Rien ne prédispose la suite de sons [g a t o] à évoquer le sens du mot «gâteau». Suite qui donne en espagnol, le sens de «chat». Pourquoi dit-on ou écrit-on cela comme ça? La seule réponse juste: «parce qu’il en est ainsi!». Les signes linguistiques sont arbitraires. Il en va ainsi du genre, catégorie de marques distribuées de façon très aléatoire. Ces marques n’ont que fort peu à voir avec le sexe. Pourquoi donc «la» table et «le» plafond? Parce que le français possède deux genres, l’un est dit «masculin», l’autre est dit «féminin».
Il s’agit bien de marques de genres et non pas d’indicateurs  de sexe. Le sens d’un nom permet rarement de prédire à quel ensemble il appartient. En français, le genre est donc simplement une règle d’accord automatique. Moins d’un quart des langues possèdent ce système de genre grammatical… D’où les difficultés de ceux qui apprennent le français.

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Numéro d'édition: 243

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