Briser le cycle de la pauvreté

A Lagos, une entreprise sociale forme les femmes des bidonvilles à devenir des micro-entrepreneuses financièrement indépendantes.

Au Nigéria, les bidonvilles de Lagos sont parsemés de foyers monoparentaux. A leur tête, le plus souvent, de fortes femmes déterminées face à la discrimination généralisée envers les veuves, divorcées et épouses séparées de leur conjoint.

Dans les sociétés patriarcales, des traditions profondément enracinées rendent la vie dure aux femmes vivant seules. Selon l’ONU Femmes, les veuves africaines comptent parmi les femmes les plus vulnérables et discriminées au monde. Au Nigéria, être veuve ne signifie pas juste avoir le cœur brisé. C’est aussi perdre ses biens, sa terre et l’argent économisé avant la mort de son mari.

Qui plus est, dans les pays en voie de développement, les femmes ont 20 % moins de chances que les hommes d’avoir un compte en banque, les institutions financières rejetant leur demande sur la base de leur sexe. Le pourcentage s’élève encore pour les veuves et les mères célibataires. Obtenir un crédit s’avère également extrêmement difficile. Dans ces familles monoparentales, la réalité est que les mères doivent se tourner vers leurs enfants pour contribuer aux ressources du foyer. Une part importante de cette responsabilité incombe aux filles, ce qui à son tour perpétue la pauvreté basée sur le genre.

C’est ce qu’a connu Nkem Okocha, dont la mère, une fois veuve, s’est battue pour élever quatre enfants. « J’ai dû vendre des marchandises sur les marchés de Lagos pour payer mes frais d’examen », explique Nkem Okocha. Plus chanceuse que d’autres, quelqu’un a par pitié donné de l’argent à sa mère, qui ne l’a pas dépensé mais investi dans des légumes pour les revendre en faisant une marge. Grâce à ce petit don, elle a lancé une micro-activité dont les profits lui ont permis d’aider sa famille tout en réinvestissant dans d’autres produits à revendre. Un exemple précieux pour Nkem Okocha, qui elle aussi a entrepris de revendre du shampooing au marché pour aider sa mère. Puis elle est parvenue à décrocher un diplôme et un emploi dans une banque.

En 2013, Nkem Okocha fonde Mamamoni, une entreprise sociale qui offre des formations professionnelles et en comptabilité à des femmes aux revenus modestes.  Elle donne également accès à des prêts de microcrédit via les services bancaires mobiles. « Notre but est de fournir un capital à celles qui n’y ont pas accès auprès des banques commerciales », déclare Nkem Okocha. « Mamamoni a été créé par empathie : je voulais aider les femmes de ma communauté que je voyais sans activité, à la maison avec leurs enfants, sans argent pour les envoyer à l’école ».

Nkem Okocha, qui s’y connait en développement web et mobile, s’est inspirée de la stratégie de Kiva pour lancer une plateforme internet de financement de prêts. « Des individus socialement engagés peuvent investir dans des prêts qui financent l’activité de femmes aux faibles revenus », explique Nkem Okocha. Invités à prêter la somme de leur choix entre 10 000 et 100 000 nairas nigérians (24 €  à 240 €), ils peuvent prendre connaissance du business plan avant de choisir l’entrepreneuse dont ils soutiendront le projet.

Les femmes qui s’inscrivent dans le programme apprennent des métiers tels que la pâtisserie ou la fabrication de savon, d’insecticides ou d’objets artisanaux. Mamamoni leur fournit des téléphones mobiles au début de leur formation, et leur transfère les fonds. Les transactions sur mobile sont très répandues en Afrique sub-saharienne, et les femmes peuvent donc facilement acheter via leur téléphone ce dont elles ont besoin pour leur microentreprise. Ce processus, explique Nkem Okocha, permet de contourner la discrimination dont beaucoup de ces femmes font l’expérience dans les institutions bancaires habituelles.

Avec tout juste cinq employées, Mamamoni a obtenu des résultats impressionnants. A ce jour, l’organisation a formé 4 000 Nigérianes et accordé 100 micro-prêts. Le taux de remboursement approche les 100 %, et neuf femmes formées sur dix ont commencé une activité. Vendre du savon ou des créations artisanales peut paraître insignifiant mais, toutes simples qu’elles soient, ces activités fournissent une source de revenus permettant à 7 800 enfants d’aller à l’école.

Béatrice Alihola est l’une des fières bénéficiaires de Mamamoni. Elle peut désormais scolariser ses jeunes enfants grâce à la petite entreprise qu’elle a lancée dans sa communauté avec les fonds et les conseils apportés par Nkem Okocha et son équipe. Avant de participer à ce programme, Béatrice Alihola vendait ses produits sous une bâche, à l’un des marchés locaux. Lors de la saison des pluies, elle gagnait peu, voire rien du tout. Aujourd’hui, grâce au microcrédit, elle loue une petite boutique où elle vend des insecticides et du kérosène, stabilisant ainsi sa source de revenus.

Membre de la promotion 2015 du programme d’entrepreneuriat de la Fondation Tony Elumelu, Nkem Okocha veut aider beaucoup d’autres femmes comme Béatrice Alihola. Elle vient de commencer à travailler avec des adolescentes afin de donner des moyens à la prochaine génération de Nigérianes. Bientôt, elle déploiera le concept de Mamamoni dans 20 autres états du Nigéria afin de dispenser des formations et donner accès au microcrédit à 10 000 femmes de plus. Et ainsi, briser le cercle vicieux de la pauvreté.

Par Praise Olowe pour The Nation

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Numéro d'édition: 1