Abdoulaye Diarra et Arthur Riedacker à la Cop 22 à Marrakech. Arthur Riedacker (à droite) est directeur de recherche honoraire. Membre du conseil scientifique du 2Ie. Co-prix Nobel de la paix 2007 au titre du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat). (DR)

Pourquoi augmenter les intrants minéraux ou organiques en Afrique ? – Par Arthur Riedacker

Après la conclusion de l’Accord de Paris sur le climat, l’heure est à l’action. Le Maroc a placé la COP 22 qui s’est tenue du 6 au 17 novembre à Marrakech sous le signe du Triple A : « Afrique, Adaptation, Agriculture». Ceci afin que les productions agricoles puissent bénéficier d’un soutien pour éviter les baisses de production face à des pluviométries qui risquent de devenir de plus en plus erratiques, et aussi pour augmenter la production, car la population africaine doublera sans doute d’ici 2050.
Au cours d’une session organisée par le professeur Mustapha Hasnaoui du Maroc, rédacteur en chef d’une revue internationale sur l’eau, nous avons, avec M. Diarra, enseignant-chercheur, et son équipe du 2Ie,présenté une communication*. Nous avons notamment montré que le creusement de bassins de 200 à 300 m3 en tête de parcelles de 0,2 ha en zones semi-arides permet de bien récupérer les eaux de ruissellement, de les stocker, et ensuite de les utiliser pour des irrigations complémentaires : d’abord pour accroître les rendements des céréales, notamment le maïs, et ensuite pour le maraîchage. On a ainsi pu obtenir des rendements moyens en maïs de 3,19 t par ha avec irrigation et fertilisation, contre 1,84 t avec des cultures seulement fertilisées et non irriguées et enfin de seulement 0, 8 t en moyenne pour les témoins, sans irrigation ni fertilisation. On a donc pu multiplier les rendements moyens par 4, c’est-à-dire éviter, pour une même augmentation de production, la déforestation de 3 ha par ha cultivé, au Burkina Faso ou ailleurs, pour une même augmentation de production. Cela évite en moyenne une émission de 600 t de CO2. Alors que les apports d’engrais n’augmentent les émissions brutes annuelles que d’une tonne d’équivalent en gaz carbonique par ha!

Apport d’engrais par ha cultivé dans les différents pays du monde en 2013
(figure établie par l’auteur d’après les données de la Banque mondiale)

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Cela confirme aussi que dans toute l’Afrique, où les sols sont particulièrement pauvres en phosphore, il est possible d’augmenter les productions, à condition d’apporter des engrais (ici 155 unités de NPK par ha) et de mieux maîtriser la récupération des eaux de pluies.
La technique des bassins permet de valoriser plus régulièrement et mieux les apports d’eau de pluies erratiques et par conséquent les apports d’engrais, que les zaïs ou les cordons pierreux. Ainsi en 2013-2014, année peu favorable à la croissance des plantes, les traitements fertilisés avec irrigation complémentaire ont permis d’obtenir 3,05 t de grains par hectare (une baisse de seulement 4,4% par rapport à la moyenne), et des rendements 2,6 fois plus élevés qu’avec la fertilisation seule (1,145 t, soit une baisse de 38% par rapport à la moyenne) et environ 3,8 fois plus que les témoins non fertilisés et non irrigués (0,8 t par ha). La technique proposée permet donc tout à la fois de mieux valoriser les précipitations erratiques, de mieux nourrir la population et d’émettre moins de gaz à effet de serre, quand la production doit augmenter pour mieux nourrir les populations.
D’autre chercheurs avaient pu montrer précédemment que la production de sorgho sur zaïs fertilisés avait fortement chuté (- 44% ) en 1993 par rapport à 1992 (550 kg par ha, contre 976 kg), alors que la précipitation totale annuelle n’avait diminué que de 10% en 1993 par rapport à 1992! Les zaïs, tout comme les cordons pierreux, permettent donc de moins bien faire face à des précipitations erratiques, et de valoriser moins régulièrement les apports d’eau et d’engrais que la technique des bassins.
Mais la quantité moyenne d’engrais utilisés en Afrique, et en particulier au Burkina Faso, est actuellement encore trop faible: environ dix fois moindre que la moyenne mondiale (125 kg) et 15 fois moindre que dans les essais avec maïs irrigué et fertilisé évoqués ici. Le Nepad avait pourtant recommandé, dès 2006 à Abuja, de porter ces apports en Afrique à au moins 50 kg par ha en 2015. Ce qui n’aurait encore représenté que le tiers ou le quart des apports d’engrais en pays industrialisés, en Inde et au Bangladesh. On en est donc encore loin en Afrique, comme le montre la figure ci-dessous. Cela suppose donc la mise en place de politiques publiques adéquates et l’utilisation prioritaire des aides climatiques pour les intrants. L’Office Chérifien des Phosphates du Maroc a d’ailleurs décidé d’aider les pays à cartographier les sols, afin qu’on ajuste précisément les apports d’engrais, en tenant compte des analyses de sols.
Par contre, en Chine, on a trop augmenté les apports d’engrais, notamment d’azote, ce qui conduit à des excès, à des pollutions de l’eau par les nitrates et à des émissions inutiles de gaz à effet de serre. C’est pourquoi ce grand pays demande maintenant de l’aide sous la Convention Climat pour réduire les utilisations d’engrais. Alors, oublions les querelles entre adaptations au changement climatique et réductions des émissions de gaz à effet de serre des négociateurs à la Convention Climat. Et soutenons la demande d’augmentation de la sécurité alimentaire des pays africains, qui passe par la sécurisation et l’augmentation des rendements. Ce qui est bon pour le climat, pour la population, évite de défricher et permet de préserver les services environnementaux.

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* Efficacité des apports d’eau et d’engrais dans les pays sahéliens pour l’accroissement de la sécurité alimentaire, l’adaptation au changement climatique et la réduction des émissions de GES.

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Numéro d'édition: 182