Panama Papers : Le pilote de Blaise Compaoré impliqué

RICHARD Warren Hitt. Ce nom est quasi inconnu de la plupart des Burkinabè. Et pourtant cet Américain, naturalisé Burkinabè, a pendant longtemps piloté le Pic du Nahouri, l’avion de l’ancien président, Blaise Compaoré. Or ce pilote est cité dans la fameuse affaire des Panama Papers, révélations sur les flux financiers illicites. En collaboration avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et ANCIR, L’Economiste du Faso a enquêté pendant près d’un mois sur cette affaire qui entache l’entourage de l’ancien président. Lisez plutôt.
Le 24 avril 2009, Richard Hitt a envoyé un email au cabinet panaméen Mossack Fonseca &co. M. Hitt s’y décrit comme étant un résident permanent du Burkina Faso, qui possède des appartements à Londres et en France et désire créer une compagnie, Dondore Incorporated, dans les Iles vierges britanniques, un paradis fiscal des Caraïbes. Et il précise que la finalité de cette société est de lui permettre d’obtenir un appartement privé à Londres. À l’appui de sa demande et pour démontrer sa carrure d’homme influent, M. Hitt n’hésite pas à afficher sa profession: «pilote du président». Il se fait délivrer une attestation signée du cabinet d’un avocat burkinabè de renom qui assure que son client est propriétaire de la société Matanya Trading Consulting, basée au Burkina. À cet email, Richard Hitt joint une copie de son passeport où est mentionnée sa nationalité burkinabè (il dispose d’un passeport diplomatique), ses informations bancaires et un de ses relevés de comptes Jusque-là, tout parait légal. Sauf quand on connait la réputation du cabinet panaméen Mossack Fonseca à qui le mail est adressé. Cabinet d’avocats dont les pratiques fiscales opaques ont été mises à jour récemment. De cette demande de création d’une société, se met en place une véritable toile d’araignée autour des affaires de M. Hitt.
Création de Dondore Incorporated
Afin de créer sa société basée dans les Iles vierges britanniques, Richard Hitt devait apporter plusieurs informations. La première concerne son adresse de résidence à Ouagadougou. Là, le pilote donnera l’adresse d’une société existante au Burkina. Il s’agit de Z Multi Services, spécialisée en prestations de services dans le domaine informatique et employant 15 personnes, dirigée par Karim Zoungrana. La société a été enregistrée au registre du commerce en janvier 2006 et a déclaré faillite en 2010, soit moins d’un an après avoir obtenu un marché pour la fourniture et l’installation d’équipements pour la culture en milieu liquide pour le Laboratoire national de recherche. Constatant que malgré les lettres de mise en demeure la société était incapable d’exécuter le marché, le comité de règlement des différends des marchés publics résilie le marché le 2 février 2011, quelques mois à peine après la déclaration de faillite de la société. Après l’adresse de cette première société, M Hitt joint aux papiers à fournir une lettre de son avocat attestant qu’il est gérant de la société Matanya Trading SARL. Signée des mains de Me Prosper Farama, cette lettre est censée prouver les compétences de gestionnaire de M. Hitt afin d’écarter les soupçons du cabinet Mossack Fonseca quant à sa relation avec Blaise Compaoré. En effet, dans les documents dont L’Economiste du Faso a pu se procurer, la proximité de Richard Hitt d’avec l’ancien président Blaise Compaoré a fait hésiter le cabinet (voir encadré). Quatre jours après l’envoi du mail, Mossack Fonseca annonce qu’il accepte la demande et va procéder à la création de Dondore Incorporated.
Des pratiques opaques
Dans les démarches de création de la société, un certificat d’incorporation a été ajouté. Les experts du cabinet Mossack ont antidaté le document attestant que Dondore Incorporated aurait été constituée en tant que société internationale le «18 février 2008». Il s’agit d’une société commandité par actions dont le souscripteur est Mossfon subscribers Ltd, ayant son siège dans les Iles Samoa, une des filiales du cabinet Mossack Fonseca. Un coup d’oeil dans les documents du cabinet montre que tout n’est pas aussi limpide en matière de fiscalité. D’abord, la société de M. Hitt est gérée par un intermédiaire de Mossack Fonseca dénommé «Dietrich, Baumgartner &Partners» qui gère le portefeuille de 40 autres sociétés.
Le 30 décembre 2009, 9 mois après sa création, Dondore Incorporated déclare faillite et informe le cabinet Mossack Fonseca de son intention de mettre la clé sous la porte. Raison évoquée, des arriérés de paiement que le client n’arrive plus à solder. En effet, de plus de 25 millions de F CFA déposés pour la création de la société, 9 mois plus tard, Dondore Incorporated ne pouvait plus honorer ses factures.
A l’exemple de la facture N ° 2010458 du 18 mai 2009, de 1.250 dollars US, soit un peu plus de 650.000 F CFA que le cabinet Fonseca lui adresse. Devant les difficultés de remboursement, Mossfon subscribers Ltd décide de la radiation de la société de Richard Hitt. La compagnie envoie une demande d’un projet de résolution et de certification pour examen et approbation.
La certification du notaire devait préciser que Mossfon subscribers Ltd a le droit de nommer les administrateurs qu’il veut pour la société. Dans la demande, il s’agissait d’Elba Bethancourt et d’Imogène Wilson, toutes deux travaillant pour Mossfon, désignées pour être les premiers administrateurs de Dondore Inc. La radiation se passera sans entraves puisque, selon les documents du cabinet panaméen, Dondore Inc. «n’a jamais négocié ou conclu de contrats ou obligations de quelques ordres que ce soit et, par conséquent, elle ne possède aucun actif ou passif». Que s’est-il passé entre-temps pour que Dondore Inc. se couvre ainsi de dettes? Richard Hitt a-t-il pu obtenir la villa à Londres, bien pour lequel la société a été constituée? Que gagne Mossfon subscribers Ltd dans cette opération, en mettant à la tête d’une société radiée deux administrateurs qui travaillent pour lui? Des questions qui demeurent pour l’instant sans réponse. Une chose est claire par contre, c’est qu’après l’acquisition de la certification et l’acquisition de Dondore Inc. par Mossfon subscribers Ltd, aucune trace de la société de Richard Hitt n’existe encore.

JB.


Une proximité qui dérange

DANS les documents dont L’Economiste du Faso a pu se procurer, on remarque qu’après des vérifications d’usage, la proximité de Richard Hitt avec l’ancien président Blaise Compaoré a fait hésiter le cabinet. Une correspondance entre les partenaires de Mossack Fonseca tente de faire le clair sur les intentions de M. Hitt. «S’il vous plaît, notez que les partenaires ont indiqué ne pas voir de bon oeil la relation étroite du client d’avec le président du Burkina Faso». Il est mentionné dans le mail un peu plus loin que les informations que le cabinet a pu rassembler autour de Blaise Compaoré font de lui une très mauvaise référence.


Qui est vraiment Richard Hitt?

TOUT d’abord, il faut noter que l’homme s’est fait très discret au Burkina. Son nom n’est mentionné qu’une seule fois dans la presse, le 28 janvier 2002. C’était au cours d’un voyage d’amitié et de travail au Gabon. Selon les confidences du directeur de la communication et de la presse de la présidence du Faso à l’époque, Ibrahiman Sakandé, rapportées par http://fr.allafrica.com/stories/200201280627.html, «décollé à l’aéroport international de Ouagadougou à 14 heures GMT, l’avion présidentiel burkinabè piloté par Richard Hitt est arrivé à Libreville, au Gabon, après environ deux heures de vol comme prévu. Mais au sol, tout n’était pas encore prêt pour accueillir la délégation présidentielle burkinabè. Aussi, l’avion burkinabè qui était à l’heure a dû patienter dans les airs, pendant plus de 45 mn, avant d’être autorisé à atterrir…».
Aucune autre référence ne sera faite au pilote du président à part cette indiscrétion du personnel. Ni dans les Conseils des ministres, ni même dans les décrets de naturalisation que l’on publie pourtant. A partir de quelle année M. Hitt a intégré l’équipe du Pic du Nahouri ? Combien de temps a-t-il été pilote du président? Deux questions auxquelles même l’ancien directeur de la communication de la présidence a refusé «poliment» de répondre.

 

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Numéro d'édition: 168
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