Dani Rodrik, professeur d’économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l’Université Harvard, est président de l’Association économique internationale et auteur de Straight Talk on Trade : Ideas for a Sane World Economy (Princeton University Press, 2017).

L’économie du développement se déplace vers le Nord

Dani Rodrik, professeur d’économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l’Université Harvard, est président de l’Association économique internationale et auteur de Straight Talk on Trade : Ideas for a Sane World Economy (Princeton University Press, 2017).

CAMBRIDGE – Au cœur de l’économie du développement se trouve l’idée du «dualisme productif». Les économistes qui ont fondé le domaine de l’économie du développement, comme l’économiste caribéen, lauréat du prix Nobel, W. Arthur Lewis, ont noté que les économies des pays pauvres étaient divisées entre un secteur «moderne» de petite taille, qui utilise des technologies avancées, et un secteur «traditionnel», beaucoup plus vaste et caractérisé par une productivité extrêmement faible.
Le dualisme a longtemps été considéré comme la caractéristique principale des pays en développement, contrairement aux pays développés, où les technologies de pointe et la productivité élevée étaient censées prévaloir dans l’ensemble de l’économie. Cela a fait de l’économie du développement une branche distincte de la discipline, séparée de l’économie néoclassique conventionnelle.
Les politiques de développement, quant à elles, se sont traditionnellement concentrées sur l’élimination des disparités de revenus, d’éducation, de santé et, plus généralement, des opportunités dans la vie. Sa tâche consistait à surmonter le dualisme productif par le biais de nouveaux arrangements institutionnels qui devaient modifier le fonctionnement des marchés et élargir l’accès aux modes de production.
Si cette distinction a pu avoir un certain sens dans les années 1950 et 1960, elle ne semble plus être très pertinente. D’une part, les méthodes utilisées pour étudier les pays développés et les pays en développement ont largement fusionné : aujourd’hui, l’économie du développement est essentiellement l’application des cadres standards des finances publiques, de l’économie du travail, de l’économie industrielle ou de la macroéconomie aux contextes à faible revenu. Mais ce qui est peut-être plus important (et intéressant), c’est que le dualisme productif est devenu une caractéristique critique et visible des économies avancées également, nécessitant des remèdes qui sortent tout droit de la boîte à outils des politiques de développement.
Dans son ouvrage de 2017 intituléThe Vanishing Middle Class, l’historien économique du MIT Peter Temin a souligné que le modèle de Lewis d’une économie duale était devenu de plus en plus pertinent pour les conditions aux États-Unis. Une combinaison de forces – la désindustrialisation, la mondialisation, les nouvelles technologies qui ont favorisé les professionnels et les capitalistes, et le déclin de la protection des travailleurs – ont en effet produit un écart croissant entre les gagnants et ceux qui sont laissés- pour-compte. La convergence entre les parties pauvres et riches de l’économie a été stoppée, les marchés du travail se sont de plus en plus polarisés sur base du niveau d’éducation, et les disparités régionales se sont creusées.
En Europe, l’augmentation des inégalités n’a pas été aussi marquée, en raison d’un État-providence plus fort, mais les mêmes forces ont opéré là aussi. Les écarts entre les leaders et les retardataires au sein des entreprises et des régions se sont accrus, et la classe moyenne s’est réduite.
En conséquence, les responsables politiques des économies avancées sont aujourd’hui aux prises avec les mêmes questions que celles qui préoccupent depuis longtemps les économies en développement : comment attirer les investissements, créer des emplois, améliorer les compétences, stimuler l’esprit d’entreprise et améliorer l’accès au crédit et à la technologie – en bref, comment combler l’écart avec les parties plus avancées et plus productives de l’économie nationale.

Les points de départ ont beau être différents, les problèmes d’une région où les bons emplois ont disparu semblent tristement familiers à un économiste du développement : la rareté des emplois productifs, la prolifération de problèmes sociaux tels que la criminalité et la toxicomanie, et la faible confiance des divers groupes sociaux et du monde des affaires dans le gouvernement. Les obstacles que les minorités raciales ou ethniques, les immigrants récents ou les travailleurs peu instruits doivent surmonter dans de tels contextes sont au cœur de la recherche en économie du développement.
Certes, les localités laissées-pour-compte dans les économies avancées peuvent avoir accès à des ressources financières beaucoup plus importantes. Aux États-Unis, les gouvernements des États et les collectivités locales dépensent des dizaines de milliers de dollars, pas très efficacement, en incitations fiscales et autres subventions pour attirer les grandes entreprises. Mais leurs fonctionnaires opèrent généralement sous des contraintes structurelles et bureaucratiques qui seraient familières à leurs homologues des pays pauvres. Comme l’a récemment déclaré un praticien américain expérimenté, lors d’une réunion tenue à l’Université de Harvard, «nous sommes au centre de tout, mais nous ne contrôlons rien».
Ils sont également confrontés à des limites similaires quant aux remèdes disponibles. L’industrialisation a été le moyen traditionnel de surmonter le dualisme ; à mesure que les travailleurs sont absorbés par des activités manufacturières plus productives, les salaires augmentent et la productivité globale de l’économie s’accroît. Mais, tant dans les économies en développement que dans les économies avancées, le secteur manufacturier a perdu sa capacité à créer de nombreux emplois, en raison de l’automatisation et d’autres innovations permettant d’économiser de la main d’œuvre. L’emploi dans le secteur manufacturier a diminué (en pourcentage de l’emploi total), y compris dans les pays qui ont conservé des secteurs industriels solides, comme la Corée du Sud ou l’Allemagne.
Dans les pays à revenu élevé comme dans les pays à faible revenu, le développement économique devra donc à l’avenir, reposer beaucoup plus sur les services et sur les petites et moyennes entreprises. Ces deux types d’économies auront besoin d’un nouveau type de politiques coordonnées visant l’offre et la demande sur les marchés du travail, combinant des programmes de formation professionnelle et un soutien aux entreprises. Les bons emplois nécessitent de bonnes entreprises, et vice versa.
Traduit de l’anglais par
Timothée Demont
Copyright: Project Syndicate, 2022.
www.project-syndicate.org

Par Dani Rodrik

 

Encadré

Les problèmes des pays développés ressemblent de plus en plus à ceux des pays pauvres

Les cadres politiques nationaux devront soutenir ces expériences productivistes locales avec des ressources et des politiques macroéconomiques favorables. Cela implique, notamment, de reconsidérer les politiques nationales d’innovation qui encouragent allègrement les changements technologiques en faveur du capital et des professionnels hautement qualifiés. Jeter un regard neuf sur l’orientation de l’innovation et encourager les technologies qui augmentent plutôt qu’elles ne remplacent les compétences actuelles de la main d’œuvre, contribuerait grandement à relever les défis du marché du travail auxquels les pays riches et pauvres sont confrontés.
Lorsque les économistes parlent de convergence mondiale, ils ont généralement à l’esprit que les économies en développement croissent plus rapidement que les économies avancées et que les revenus des personnes les plus pauvres du monde rejoignent les niveaux des économies plus riches. L’ironie du sort veut que nous connaissions aujourd’hui une convergence descendante plutôt qu’ascendante. Les problèmes des pays développés ressemblent de plus en plus à ceux des pays pauvres. Les modèles et les cadres utilisés pour étudier les économies en développement sont de plus en plus pertinents pour les problèmes auxquels sont confrontés les pays riches.

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Numéro d'édition: 435

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