Andrés Constantin, un partenaire de Families Initiative, est Directeur adjoint intérimaire des programmes de Maîtrise en droit de la santé à l’Institut O’Neill et un professeur adjoint en Droit à l’Université de Georgetown.

Pour cesser la course aux profits tirés de la pandémie

Andrés Constantin, un partenaire de Families Initiative, est Directeur adjoint intérimaire des programmes de Maîtrise en droit de la santé à l’Institut O’Neill et un professeur adjoint en Droit à l’Université de Georgetown.

WASHINGTON, DC – Cela fait moins de deux ans que des phrases comme « aplatir la courbe », la « recherche des contacts », la « distanciation physique » et bien d’autres concepts liés à la pandémie de la COVID-19 sont entrés dans le lexique et font maintenant partie intégrante des points de presse quotidiens. Le commun des mortels s’est mis à apprendre sur l’épidémiologie, la virologie et l’immunologie beaucoup plus qu’il ne l’aurait jamais cru.
Et pourtant, malgré cette plus grande attention envers la santé publique, peu de gens peuvent nommer la plus grande cause de décès dans le monde. Ceci n’est pas un hasard.
Les maladies non transmissibles (MNT), surtout les maladies cardiovasculaires, les crises cardiaques, le cancer et le diabète comptent pour plus de 40 millions de morts par an, mettent à mal les réseaux de santé et entraînent d’énormes coûts sociaux et économiques. Ils n’attirent toutefois pas la même attention que des maladies infectieuses comme la COVID-19, même si elles sont en grande partie évitables.
On sait depuis longtemps que la tabagie, la forte consommation d’alcool et les régimes riches en gras, en sodium et en sucre augmentent l’incidence des MNT. Mais, malgré certains progrès réalisés dans les dernières années, particulièrement en réduisant le tabagisme, ces facteurs de risque ne reçoivent pas l’attention qu’ils méritent dans les débats mondiaux sur la santé. Ceci est dû en partie au fait que les fabricants, les promoteurs et les distributeurs de ces produits jouent un rôle prépondérant dans la façon dont le public perçoit les MNT.
Les sociétés œuvrant dans les secteurs du tabac, de l’alcool et des aliments présentent un lourd passé où elles se sont occupées à minimiser systématiquement l’importance des effets de leurs produits sur la santé publique. Et, depuis le début de la pandémie, elles se sont servi des initiatives de campagnes de marketing et de responsabilité sociale d’entreprise liées à la COVID-19 pour détourner encore plus l’attention publique des méfaits de leurs produits.
L’incohérence d’un système qui travaille de concert avec certains des acteurs contribuant le plus aux MNT tout en peinant à contrer la COVID-19 devrait susciter l’indignation générale. Or, ces activités sont passées largement inaperçues.
Il est vrai que dans certains cas, les entreprises sont intervenues pour livrer des biens ou services que les autorités publiques ne parvenaient pas à assurer. Mais l’incapacité de l’État à combler ces lacunes ne doit pas permettre aux entreprises de dissimuler les torts qu’elles causent. Lorsque les multinationales du tabac ou de la malbouffe exercent leur influence sur les autorités gouvernementales par des dons de nourriture ou de matériel médical et d’autres initiatives d’intérêt général de grande notoriété, les initiatives de santé publique pour lutter contre les MNT deviennent futiles.
L’Organisation mondiale de la santé a récemment documenté la part des activités des entreprises dans le piètre bilan de la santé et des inégalités croissantes dans le monde entier. Pour contrecarrer la pandémie des MNT, leur influence sur l’élaboration des politiques doit être circonscrite dans un cadre règlementaire rigoureux. Chaque État national doit s’acquitter de ses obligations de protéger ses citoyens contre les activités dommageables de tiers – notamment les multinationales du secteur des aliments transformés, des boissons et du tabac. L’absence de contrôles sur les activités des entreprises constitue un empiétement du droit fondamental des citoyens à la santé.
Le cas des grands groupes cigarettiers donne quelques indications des stratégies que la communauté internationale peut utiliser pour contrecarrer l’interférence en santé publique. Dans la foulée de l’adoption de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac qui est entrée en vigueur en 2005, les États du monde entier ont constaté que cette industrie s’est investie dans une initiative commune de s’attaquer et de contourner les campagnes antitabac et certains pays ont adopté des mesures pour remédier au problème.
Compte tenu des manœuvres que les entreprises ont déployées pendant la pandémie de la COVID-19, des mesures législatives doivent être adoptées pour rendre hors norme les activités qui, sous le couvert de la « responsabilité sociale », offrent des avantages à court terme aux collectivités obtenus au détriment de la santé publique. Les instances nationales doivent informer le public des méfaits du tabac, de l’alcool et de la malbouffe, mais également mettre en place des mesures limitant les interactions entre les responsables politiques et les intervenants de ces secteurs.
Comme le Directeur général de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus l’expliquait récemment « si le tabac était un virus, on l’aurait depuis longtemps qualifié de pandémie et la communauté internationale mobiliserait toutes les ressources pour le faire disparaître. Au lieu de cela, on se retrouve avec une activité multimilliardaire qui tire profit d’un fléau mortel. » Son commentaire est aussi pertinent pour les autres produits qui contribuent aux MNT.
Les États doivent intervenir fermement pour contrecarrer le rôle du secteur privé dans l’affaiblissement de la santé publique. Même quand une société privée intervient pour aider une collectivité, les fonctionnaires doivent vérifier que cette aide ne règle des problèmes qu’en en créant de nouveaux.o

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier
Copyright: Project Syndicate, 2021.
www.project-syndicate.org

Par Andrés Constantin

Encadré

Se refaire une image publique

Une étude couvrant 18 pays, menée de mars à juillet 2020, a recueilli plus de 280 exemples des méthodes exploitées par Coca-Cola, McDonald’s, Nestlé et PepsiCo dans des cas d’urgence de santé publique pour commercialiser des produits de malbouffe aux populations vulnérables. Au Brésil, Nestlé et Danone ont donné des aliments ultra-transformés à un programme public de distribution de nourriture à des résidents à faible revenu. Coca-Cola a versé des contributions en boissons sucrées pour des colis de nourriture en Afrique du Sud. Et le producteur alimentaire de Colombie, Alpina a fait la promotion d’un yogourt à haute teneur en sucre comme élément essentiel à l’amélioration du système immunitaire.
De la même manière, selon un rapport récent, les compagnies de tabac se sont servi des activités de responsabilité sociale liées à la pandémie pour élargir l’accès aux hauts fonctionnaires dans le but de se refaire une image publique. En un geste exemplaire, mais audacieux, Philip Morris International a fait un don de respirateurs à des hôpitaux en Grèce et en Ukraine.

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Numéro d'édition: 419

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