Yaya Ben Yaya OUATTARA

L’auto-emploi au Burkina Faso

• Enjeux et perspectives ?

• Qu’est-ce qui bloque l’épanouissement de l’auto-emploi

Yaya Ben Yaya OUATTARA

Pour répondre à cette question il faut répondre à deux questions fondamentales. La première, c’est de savoir ce qu’on entend même par auto-emploi et ce qu’il implique. Et la seconde, c’est de comprendre quels sont les facteurs qui guident la décision de s’auto-employer.

Définition de l’auto-emploi
Au plan commun, on peut dire que l’emploi c’est l’exercice d’une profession rémunérée. Au plan macroéconomique, l’emploi désigne l’utilisation par l’économie nationale de la population désireuse de travailler. Ainsi, on parle d’emploi typique pour désigner l’emploi salarié à temps plein, assorti de garanties légales ou conventionnelles et offrant à son titulaire des perspectives de carrière et d’amélioration du pouvoir d’achat.
Dans ce sens, on peut dire que l’auto-emploi est un emploi typique dans lequel, l’employeur et l’employé désignent la même personne. Il se fait non seulement à temps plein, mais a également des perspectives de carrière pour celui qui l’exerce.
Dans la pratique, plusieurs expressions sont utilisées pour désigner l’auto- emploi. C’est ainsi qu’on parlera de travail autonome ou d’emploi indépendant, qui impliquent que l’individu mette en forme sa propre organisation, la fasse vivre en lui assignant des missions, et s’érige en employé de cette organisation.
L’auto-emploi renvoie à la notion d’entrepreneuriat, même si dans l’absolue, une différence existe entre les deux. En effet, les entrepreneurs peuvent être définis comme des personnes qui sont ingénieuses et créatives, qui trouvent des moyens d’ajouter à leur propre richesse, pouvoir, et prestige. Ainsi, l’entrepreneuriat a pour finalité de créer une entreprise (de façon formelle ou informelle), ce qui n’est pas forcément le cas dans l’auto-emploi. Le travailleur indépendant peut ne pas chercher à créer une entreprise, mais fournir juste son expertise et son savoir-faire de façon ponctuelle. En termes de création d’emploi, l’entrepreneuriat est plus enclin à créer de l’emploi que le travail indépendant.
Donc, lorsque nous parlons d’auto-emploi ici, nous désignons à la fois l’entrepreneur au sens strict du terme et le travailleur indépendant, parce que dans la réalité, des travailleurs indépendants se disent entrepreneurs et des entrepreneurs fonctionnent comme travailleurs indépendants. En outre, sur le plan statistique, les chiffres font rarement la distinction entre les deux termes. On parle tout simplement d’auto-emploi.

Les facteurs explicatifs de l’auto-emploi
Il s’agit ici, d’analyser les facteurs qui peuvent inciter une personne à se lancer dans l’auto-emploi et s’y maintenir, toutes choses qui situent dans une certaine mesure, les enjeux de l’auto-emploi.
La situation de chômage
Les individus confrontés à une situation de chômage et des perspectives de salaire bas tourneront vers l’auto-emploi comme une alternative viable, car ils doivent décider entre trois (03) états, à savoir rester chômeur, se trouver un emploi salarié dans le public ou le privé ou s’auto-employer.
Dans un environnement où le marché de l’emploi fonctionne normalement, le choix est déterminé par les espérances de gain dans chaque situation. Ainsi, le chômeur déciderait de s’auto-employer si le gain espéré est plus élevé que dans l’emploi salarié. Sachant qu’en situation de chômage accrue, la précarité de l’emploi salarié augmente, le choix optimal se trouve alors dans l’auto-emploi.
On assiste également à cette situation au Burkina Faso qui a un taux de chômage de 5,68% en 2019, selon les chiffres de la Banque mondiale. En effet, vous êtes un nouveau diplômé en économie, par exemple, vous recherchez de l’emploi pendant un certain temps à la fois dans le privé ou dans le public sans succès. Même un stage, vous ne gagnez pas. Ayant malheureusement des charges à gérer et heureusement une compétence spécifique que vous pouvez monnayer, que faites-vous ? Eh bien, vous vendez cette compétence aux autres. Vous vous auto-employez donc.
Mais cet auto-emploi fondé sur la situation de chômage n’est pas durable, car, si le chômeur qui s’est auto-employé parce qu’il n’a pas d’emploi ailleurs trouve, par exemple, du boulot dans le secteur public ou le privé, son entreprise (s’il en avait créé une) meurt avec son départ. Du reste, ce type d’auto-emploi reste majoritairement du travail indépendant et a une contribution négligeable à l’économie, car il crée rarement de l’emploi additionnel pour les autres et se cache très souvent de la législation fiscale.
Il est bénéfique lorsque finalement le chômeur qui s’est auto-employé se sent tellement bien dans ce domaine qu’il se formalise en entreprise et recrute du personnel.

La maximisation de la satisfaction individuelle
Il s’agit de la situation où des agents économiques pensent ne pas trouver toutes les conditions nécessaires à leur épanouissement moral, intellectuel et financier dans l’emploi salarié et préfèrent de ce fait entreprendre. C’est l’exemple de personnes qui décident volontairement de quitter leur emploi pour entreprendre ou qui décident de ne même pas chercher de l’emploi et préfèrent travailler jour et nuit à la réalisation de leur projet d’entreprise. Ce type d’auto-emploi a tendance à survivre dans le long terme, car il n’est pas le résultat de l’effet de désespoir du chômage. Et les entreprises qui émergent également contribuent beaucoup à la création d’emplois. Précisons que cela peut venir également d’une situation de souffrance dans la recherche d’emploi (par exemple, plusieurs emplois non rémunérés, etc.), ou de conditions de travail et de salaires déplorables. Mais leur réussite dépend de leur capacité à détecter et appréhender des opportunités, leur capacité d’entrepreneur (la capacité à reconnaître une nouvelle opportunité de profit et à l’exploiter) et de leur capacité managériale (la capacité à maintenir la rentabilité d’opérations courantes issues des opportunités).

Le genre
On a tendance à penser, et certaines études le démontrent, que les femmes sont moins enclines à se lancer dans l’auto-emploi que les hommes. Les raisons avancées par ces auteurs sont que les femmes sont plus averses au risque, qu’elles atteignent en moyenne des niveaux d’éducation moins élevés que les hommes, et que leur condition de maîtresse du foyer inhibe en quelque sorte leurs ambitions entrepreneuriales.
Cela peut être vrai dans certains lieux, mais dans l’espace UEMOA et particulièrement au Burkina Faso, la situation est tout autre. En effet, les chiffres de l’auto-emploi selon le genre montrent qu’une plus grande part de femmes se tourne vers l’auto-emploi comparativement aux hommes et ce, depuis les années 90. Par exemple, en 2017, au Burkina Faso, le taux d’auto-emploi féminin était de 90%, contre 85% pour l’auto-emploi masculin. Cela signifie concrètement que sur 100 femmes actives, 90 sont à leur propre compte, contre 85 chez les hommes. Cette situation particulière est liée même à la condition de maîtresse de foyer de la femme qui la pousse très souvent à se priver d’un emploi salarié pour s’occuper de sa famille. Pour compenser, elle va se lancer dans des petites AGR pour avoir ses propres deniers. En outre, du fait que globalement les femmes atteignent des niveaux d’éducation moins élevés est aussi un stimulant de l’auto-emploi féminin. Par exemple, des études en 2009 ont établi que dans l’UEMOA, 64% des femmes n’ont pas terminé leurs études primaires, comparativement à 45% pour les hommes. Dans ces conditions, s’engager dans de petites activités génératrices de revenu à la maison ou dans les rues constitue un point d’entrée dans le processus d’auto-emploi. Et l’INSD, en 2003, montrait que dans la ville de Ouagadougou, les femmes détenaient approximativement 47% de l’auto-emploi du secteur informel dans l’approvisionnement, la vente et le commerce au détail, desquels elles ne retirent malheureusement que des revenus précaires. Toutefois, il faut noter que l’auto-emploi féminin est majoritairement dans l’informel. Dans le secteur formel, les femmes restent largement minoritaires.

Les conditions sociales
Le conditionnement social est un facteur très important dans la décision d’entreprendre. Le comportement de l’humain et ses décisions futures sont conditionnés dès le bas âge par l’école, la culture, la cellule familiale. Le rôle de l’école serait, dans ce sens, de passer le message de la pertinence du choix de l’entrepreneuriat et de préparer l’individu dans la découverte de ses passions et aptitudes qu’il pourra formaliser plus tard en entreprises. Le rôle le plus important ici est joué par la famille et les amis. La famille du créateur d’entreprise et le réseau de relations durant sa vie jouent concomitamment un rôle clef durant les phases critiques de conception et de prédémarrage de son organisation. Ce rôle se manifeste, notamment, par l’octroi de ressources matérielles, financières, informationnelles et intellectuelles au futur entrepreneur, ainsi que son accompagnement tout au long de sa démarche entrepreneuriale avec un soutien affectif et psychologique.
Mais dans un environnement où les parents ne croient pas en l’entrepreneuriat, ils sont mêmes les premiers à dissuader l’individu de sorte que même s’il s’auto-emploi et qu’il est confronté à une difficulté, il est enclin à abandonner, d’où la mort de l’entreprise.

Les conditions économiques
Le lien est très souvent fait entre l’entrepreneuriat et les performances économiques, car en période d’expansion, les gains potentiels sont plus importants dans l’emploi salarié, ce qui pousse certains à se trouver un travail rémunéré, ce qui réduit l’auto-emploi. Mais l’inverse peut également être admis, lorsque cette expansion économique n’est pas source de véritables opportunités de carrières et de revenus, et ne permet donc pas de réduire le chômage.
Le constat à travers ce graphique est que la croissance économique au Burkina Faso va de pair avec des offres d’emplois de plus en plus importants.
Parmi les conditions économiques, il y a également les conditions fiscales et sociales qui impliquent beaucoup de difficultés dans l’auto-emploi formel et contribuent pour beaucoup à la mortalité précoce des entreprises et minent leur épanouissement. Par exemple, en 2019, selon les chiffres de la Banque mondiale, le taux d’imposition des entreprises au Burkina Faso est de 41,9% du bénéfice commercial, c’est-à-dire que près de la moitié des revenus des entreprises est consacrée au paiement des impôts et cotisations sociales. Le taux est de 24,5% au Canada et 33,5% au Rwanda la même année. Il apparait donc que la pression sur les entreprises est assez sur les plans fiscal et social et cela est de nature à ralentir non seulement leur production de richesse, mais aussi leur capacité à créer de l’emploi.
A cela s’ajoute la question du financement des entreprises qui même si elle a tendance à s’améliorer, puisque le crédit accordé au secteur privé par le secteur financier passe de 23% du PIB en 2014 à 28% en 2019, reste toujours problématique.
Comment stimuler l’auto-emploi et le rendre profitable à l’économie ?
Au regard des facteurs évoqués plus haut, un ensemble de recommandations sont importantes à faire. Ces recommandations sont d’ailleurs des perspectives pour un meilleur essor de l’auto-emploi au Burkina Faso.
Créer les conditions d’un meilleur accès au financement au secteur privé : l’accès au financement reste problématique pour l’ensemble du secteur privé, mais encore plus pour certains secteurs d’activité tels que le secteur primaire et les prestations de services. Pourtant, selon les chiffres du CEFORE, 49% des entreprises créées en 2018 sont du secteur du commerce, 42% relèvent des prestations de services, 5% de l’industrie et 4% de l’artisanat. Les raisons du rationnement de crédit dans ces secteurs sont à rechercher surtout dans la faible maîtrise des procédés dans ces secteurs, ce qui ne permet pas aux institutions financières d’établir de bonnes prévisions de risque et gains. Une recommandation importante dans ce sens est de veiller en perspectives à l’élaboration d’itinéraire dans toutes les branches d’activités à fort potentiel de création de richesse et d’emploi. Cela améliorerait l’accès de ces acteurs au financement et leur probabilité de survie.
Travailler à renforcer l’éducation entrepreneuriale : il ne s’agit pas d’affirmer partout et en tout lieu que l’entrepreneuriat est la clé du succès mais inculquer une véritable culture entrepreneuriale en diffusant les expériences et itinéraires dans les branches porteuses. Cela permettrait de contenir les effets de la désillusion née de l’effet refuge contre le chômage et de promouvoir un entrepreneuriat plus noble et plus résilient.
Créer les conditions d’un accès plus équitable à la commande publique : la survie d’une entreprise est conditionnée par ses ventes de produits et services. Si les principes d’accès à la commande publique sont tronqués par la corruption, il va de soi que les possibilités de rendements s’en trouvent contraintes.
Travailler à un allègement des charges fiscales et sociales au profit des entreprises naissantes :
Mettre en place des mécanismes de promotion de l’intrapreneuriat et de l’essaimage : l’intrapreneuriat désigne la création ou le développement d’une nouvelle activité au sein d’une même entreprise, mission qui incombe souvent aux cadres dirigeants de cette dernière. L’essaimage est utilisé pour désigner un accompagnement de départ de ses salariés par une entreprise en les aidant à créer leurs propres activités. C’est un phénomène observé le plus souvent au sein d’entreprises dans le mode des nouvelles technologies de l’information. Cette forme de création d’entreprise génère 10 fois plus de retombées en création d’emplois qu’une licence concédée à une entreprise existante pour lancer un nouveau produit sur le marché. Ces types d’entrepreneuriat ont fait leurs preuves dans des pays développés comme le Canada, la Suisse et la France, et sont un bon moyen d’inculquer les capacités managériales et l’expérience nécessaire au futur entrepreneur pour sa réussite. o

Par Yaya Ben Yaya OUATTARA

Encadrée

Qui est Yaya Ben Yaya Ouattara ?

Economiste de formation, Yaya Ben Yaya Ouattara a travaillé dans plusieurs cabinets comme consultant. A ce titre, il a eu à mener plusieurs études sur des thèmes divers et variés en lien avec l’économie, l’entrepreneuriat, le marketing, la finance… Depuis juin 2020, il est à son propre compte à 31 ans seulement. En plus d’être enseignant permanent dans plusieurs établissements supérieurs au Burkina Faso, il est aussi consultant affilié à des associations/groupements professionnels tels que le Centre d’études et de recherches sur l’intégration économique en Afrique (CERIEA)/ comme membre du Secrétariat exécutif et alumni du Centre régional de leadership (CRL) Yali Afrique de l’Ouest (CESAG/Dakar).

 

Encadré 2

Synthèse

En somme, l’auto-emploi au Burkina Faso ne s’épanouit pas pour plusieurs raisons :
– L’auto-emploi est souvent lié à un effet de désespoir du chômage qui implique qu’une majorité de jeunes s’y lancent pour avoir manqué d’emploi dans les secteurs publics et privés. Ils sont plus enclins à quitter cet entrepreneuriat pour peu qu’ils accèdent à un emploi plus tard ;
– Une catégorie d’entrepreneurs se lance dans l’auto-emploi par choix mais ne survivent pas du fait de faibles capacités à profiter des opportunités du marché, et de leurs faibles compétences managériales ;
– Les femmes sont plus enclines à se lancer dans l’entrepreneuriat mais leurs activités restent surtout informelles et à petite échelle. Ce qui limite leur capacité de création d’emploi et compromet leurs chances de profiter de financements structurants ;
– La société burkinabè a affiché pendant longtemps une nette préférence pour l’emploi dans la fonction publique et certains entrepreneurs ne sont pas encouragés par la cellule familiale, ce qui limite leur capacité morale à surmonter les difficultés et faire leur entreprise. Même si la tendance est en mutation, il n’en demeure pas moins que la conscience populaire préfère la sécurité de l’emploi qu’offre la fonction publique :
– L’auto-emploi formel ne s’épanouit pas, surtout du fait des charges fiscales et sociales qui captent près de la moitié des bénéfices des entreprises. Il y a également les difficultés d’accès au financement qui sont pour beaucoup dans l’échec ou le piétinement de certaines entreprises. o

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Numéro d'édition: 398

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