Gestion du pouvoir: « Le pays est géré, mais pas gouverné », dixit Assegna Anselme Somda

Anselme A. Somda est juriste de formation, et travaille au sein du CGD (Centre pour la gouvernance démocratique) . Ancien député sous la Transition où il a représenté la société civile, l’homme de Droit est très critique vis-à-vis de la gestion actuelle du pays. Dans cette interview qu’il a accordée à L’Economiste du Faso, le 13 mai 2020, M. Somda revient sur la gestion du pouvoir en place. Une gestion qui a douché tous les espoirs de l’insurrection.

L’Economiste du Faso : Vous avez été très actif au titre de la société civile pendant la Transition pour préparer le retour à un nouvel ordre démocratique, quels étaient vos espoirs lors du passage de témoin au nouveau pouvoir?

Anselme Somda: A l’instar de tous les Burkinabè, qu’ils soient engagés ou non engagés, l’espoir était de voir éclore un ordre politique nouveau dans lequel le « plus rien de sera comme avant » n’est pas une vulgaire phrase mais l’essence qui donne sens, qui oriente l’action publique.

L’espoir également, c’était de vivre dans un Burkina Faso de paix et de sécurité avec la possibilité pour chacun d’aller et de venir sur l’ensemble du territoire national.

C’était également l’espoir de vivre dans un Faso où les dirigeants accordent un intérêt particulier au respect des principes de bonne gouvernance. Un Burkina dans lequel les dirigeants tiennent un langage de vérité. Un Burkina Faso qui marche de façon ordonnée et non en « ordre de pagaille » comme l’attestent de nombreux actes de vie publique nationale.

Sont-ils comblés ou pas ?

Mes attentes sont loin d’être comblées. Je dirai même que mes espoirs sont douchés. Chaque jour qui passe, le pays s’éloigne davantage de l’idéal pour lequel le peuple, notamment, sa frange jeune,  s’est battue et pour lequel certains Burkinabè ont consenti le sacrifice suprême (la mort). Tout ça pour ça ? Est-on parfois amené à se demander. Se poser une telle question ne signifie pas que je regrette mon engagement pour le changement. Je ne regrette pas.

Si c’était à refaire, je le referai avec la même énergie, la même détermination, sinon même plus. Mais reconnaissez avec moi qu’il y a de quoi être déçu mais pas abattu. Voyez vous-mêmes, le pays va mal ! Et dire aujourd’hui que le Burkina Faso se porte mal, c’est un euphémisme. Le pays est pratiquement à genoux, il menace de s’écrouler si des actions vigoureuses n’interviennent pas.

Vous pensez que les acteurs n’en ont pas conscience ?

Malheureusement, beaucoup de nos compatriotes ne réalisent pas encore le danger qui nous guette. Les Ouagalais en arrivent à croire que ce qui se passe dans le Sahel, dans le Nord, à l’Est,  etc. se déroulent loin de leur zone de confort. Ils n’établissent pas de lien entre la situation générale du pays et la manière dont le pays est géré, je n’ai pas dit gouverné.

Votre plus grande déception actuellement.

Ma plus grande déception, c’est la mauvaise gouvernance politique, administrative et socio-économique. Chaque mois de l’année a son scandale, parfois même deux scandales dans le même mois. Alors que lorsqu’ils sont arrivés, ils ont accusé la Transition de tous les péchés d’Israël. Un véritable procès d’indignité a été fait à la Transition. Laquelle Transition, qui du reste, était dominée par les forces politiques proches du régime en place. Ils ont tellement parlé, dénoncé, vilipendé que je m’attendais à ce qu’ils fassent vraiment mieux que ce qu’on a vu sous la Transition. Mais hélas, je suis indigné par la manière dont les donneurs de leçons d’hier gèrent aujourd’hui le pays.

On observe et c’est régulier, une cacophonie dans les actes administratifs du gouvernement (erreur de cachet, dernier en date sur un décret du PM), sur des actes aussi importants, ces erreurs sont-elles tolérables ?

Les Latins disent que l’erreur est humaine, mais persévérer dans l’erreur est diabolique. Malheureusement, ce sont des erreurs qui durent depuis trois ans. Au regard de l’importance de l’acte et à ce niveau de responsabilité, ce sont des erreurs intolérables. Dans une institution comme la Primature, un acte règlementaire d’une telle importance doit passer au scanner plusieurs fois avant d’être publié. Aucun détail ne doit y échapper, car les conséquences d’une telle erreur peuvent avoir des graves répercussions sur l’Etat et sur les citoyens que nous sommes.  La multiplication de telles erreurs fait perdre aux institutions leur crédibilité et par ricochet, leur prestige.

D’un point de vue juridique, on a constaté des contradictions entre des décrets et des arrêtés, y a-t-il encore des logisticiens au sein de notre Administration ? C’est quand même leur travail de veiller à la régularité des actes pris par le gouvernement ?

La gestion de la crise de Covid-19 a nécessité l’usage par le gouvernement de ses pouvoirs règlementaires en vue de protéger les populations et d’éradiquer la pandémie. Mais à l’analyse, certains actes pris par le gouvernement ne respectent pas le principe de la hiérarchie des normes qui est un des sacro-saints principes de l’Etat de droit. On a pu effectivement voir des décrets qui sont contraires à la Constitution. Il y a eu aussi le cas de l’arrêté du Gouverneur de la région du Centre-Sud du 28 avril, qui lève le décret du Premier ministre sur la quarantaine, imposé par un décret le 27 mars 2020.

C’est également le cas d’une  circulaire qui, dans le fond, modifiait une  loi.

Ces trois exemples sont illustratifs du niveau de cafouillage juridico-institutionnel dans lequel notre pays se trouve. Au demeurant, je reste convaincu que notre Administration regorge de juristes de très bonne qualité. Pendant longtemps, l’Administration burkinabè était reconnue dans la sous-région pour sa rigueur, son sérieux dans le traitement des dossiers. Aujourd’hui, elle multiplie les bourdes et je pense que le problème ne se situe pas au niveau de l’absence des Ressources humaines compétentes mais plutôt dans l’utilisation de ces Ressources humaines. Si on met les gens qu’il faut aux places qu’il faut, les choses vont s’améliorer.

Qu’est-ce qui peut expliquer autant de légèreté ? L’incompétence ou le sabotage ?

Cette situation pourrait s’expliquer, d’une part, par la présence massive de personnes venues du secteur privé sans aucune science de l’Administration, qui se retrouvent être des maillons de la chaîne. D’autre part, la répétition des erreurs laisse transparaitre de façon à peine voilée, un malaise des hommes au sein de certaines institutions. Cette situation, même si on ne peut pas la qualifier exclusivement de sabotage, on n’en est pas loin tout de même.

On pourrait ajouter la reprise du processus électoral. Votre point de vue sur la question. Raisonnable ou pas ?

Le Burkina Faso connaît un contexte socio-politique marqué par des revendications sociales de plus en plus pressantes, une nette dégradation de son secteur de la sécurité et des conflits intercommunautaires. Déjà confronté à ces difficultés majeures ci-dessus citées, le pays fait face, depuis le 9 mars, à la pandémie de Covid-19. Le 20 mars 2020, dans une adresse à la Nation, le président du Faso annonce une batterie de mesures pour contrer la propagation du virus dans notre pays, dont l’instauration d’un couvre-feu de 19h00 à 5h du matin, sur toute l’étendue du territoire, l’interdiction de tout regroupement de plus de 50 personnes.

A ces restrictions s’ajoutent la fermeture des frontières terrestres, aériennes et ferroviaires, la suspension des opérations d’enrôlement et de délivrance des cartes nationales d’identité et les opérations d’enrôlement. C’est dans un contexte d’insécurité et de lutte contre la pandémie du Coronavirus que le Burkina doit affronter un autre défi, celui de l’organisation des élections couplées de novembre 2020.  En effet, la convocation du corps électoral est prévue pour le 22 novembre 2020 et la CENI a lancé, le 10 février 2020 à Dédougou, l’opération de révision du fichier électoral pour les élections présidentielle et législatives. Cette opération était déjà affectée par l’insécurité avant d’être suspendue pour cause de Covid-19. Au même moment, nous nous acheminons inexorablement vers la fin du mandat des députés et du mandat du président. Si pour les députés, il est possible d’envisager une prorogation de mandat conformément aux dispositions de l’article 81 alinéa 2 de la Constitution, ce n’est pas le cas pour ce qui concerne le mandat du président du Faso.

En effet, la Constitution ne prévoit pas de possibilité de prorogation. Il est donc à craindre qu’après ou en plus de la crise de Covid-19, le pays bascule dans une crise politique relative à l’impossibilité de tenir les élections à bonne date. Sans m’inscrire dans une logique électoraliste, je pense qu’il est raisonnable de reprendre le processus là où on l’avait suspendu.

Au demeurant, si la situation consécutive à la crise de Covid-19 ou à la sécurité ne permet pas à notre pays d’organiser des élections à bonne date, il faudrait immédiatement engager un dialogue politique national pour, d’ores et déjà, dégager les solutions de mitigation. o

Interview réalisée par FW

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Numéro d'édition: 345

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