Adoption de l’Eco : Les conséquences pour l’UEMOA

• Pas d’effet immédiat sur les notations souveraines de Standars and Poor’s

• S’il y a dévaluation, la Côte d’Ivoire et le Sénégal seront les plus touchés

• La discipline budgétaire et une politique économique forte recommandées

La réforme monétaire entamée par l’UEMOA intéresse les investisseurs. Après Finck and Ratings, c’est au tour de l’agence de notation Standars and Poor’s de se pencher sur les conséquences de l’adoption de l’Eco sur les économies de l’UEMOA et de la CEDEAO. Une analyse sur 13 pages dont L’Economiste du Faso a eu copie. Elle a été publiée le 17 février 2020.
Prenant en compte les faits, les changements dus à l’arrivée de l’Eco, à savoir la fin de l’obligation pour l’UEMOA de déposer la moitié de ses réserves de change sur un compte d’opération au Trésor français ; et le maintien de la parité avec l’euro, «nous estimons que cette réforme ne devrait pas avoir d’effet immédiat sur nos notations souveraines», affirme l’agence de notation. Pour l’agence de notation, plusieurs raisons expliquent cette analyse.

La monnaie unique de la CEDEAO, peu probable
( PIB des membres de la CEDEAO en % du PIB de la zone 2019)

En premier lieu, «une monnaie unique pour les 15 États membres de la CEDEAO est peu probable à moyen terme». L’introduction de l’Eco en UEMOA peut être perçue comme une étape préliminaire vers une monnaie unique pour la CEDEAO, projet qui a été évoqué pour la première fois il y a près de 30 ans. Les dirigeants de la CEDEAO ont formellement convenu de l’appeler ainsi à Abuja en juin 2019.
Cependant, des obstacles matériels subsistent, ce qui amène S&P à considérer ce projet comme peu probable à moyen terme. La CEDEAO compte actuellement 15 membres : le Cap-Vert (B/Stable/B), la Gambie, le Ghana (B/Stable/B), la Guinée, le Liberia, le Nigeria (B/Stable/B), la Sierra Leone et les huit membres de l›UEMOA. Le PIB nigérian représente environ les deux-tiers du PIB de la CEDEAO (670 milliards de dollars) et est plus de trois fois plus important que celui de l›UEMOA (130 milliards de dollars). De plus, l›économie nigériane dépend largement des recettes pétrolières (qui représentent deux tiers des exportations), contrairement aux membres de l’UEMOA qui sont des importateurs nets d’hydrocarbures. Convenir d’une politique monétaire commune entre le Nigeria et ses partenaires de la CEDEAO semble donc difficile, d’autant plus que le Nigeria a récemment décidé de fermer ses frontières avec le Bénin et le Niger afin de réduire la contrebande et de soutenir la production agricole locale.
Les États membres de la CEDEAO ont, par ailleurs, défini des critères de convergence nécessaires à la création d›une monnaie unique, notamment, un taux d’inflation inférieur à 10% et un déficit budgétaire en deçà de 3% du PIB. Aujourd’hui, seuls le Cap-Vert, la Guinée, et sept des huit membres de l’UEMOA respectent ces deux critères. Théoriquement, l’UEMOA pourrait progressivement inclure d’autres membres de la CEDEAO.
Cependant, la volonté de la France de garantir la convertibilité d’un Eco élargi à d’autres économies n’est pas certaine. Inclure de nouveaux États au sein de l’UEMOA nécessiterait également l’accord de certaines instances européennes. En novembre 1998, lors de la substitution de l’euro au franc français, le Conseil de l’Union européenne a confirmé que la France « peut maintenir les accords sur des questions de change qui la lient actuellement à l’UEMOA ». Néanmoins, « tout projet tendant à modifier la nature ou la portée de ces accords » doit être approuvé « par le Conseil sur recommandation de la Commission et après consultation de la Banque centrale européenne ».

Quels pays souffriraient le plus d’une dévaluation ?
(Tableau/ Titre : Classement des pays de la zone franc CFA selon leur sensibilité à une dévaluation)

Notes: Les données sont basées sur les dernières estimations pour 2019. Nous constatons que pour certains pays,la diffusion des données économiques
présente des lacunes et des écarts importants,ainsi que des retards de publication. Nous pourrions revoir nos données sicelles-ci venaient à être révisées.
NR- Non noté.
Sources: S&P Global Ratings,IMF.
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Dans son processus d’analyse de la réforme économique, S&P a construit un indice pour évaluer la sensibilité relative des 8 pays membres de l’UEMOA à une dévaluation. De cette évaluation, l’agence de notation a sorti une carte qui classe les pays en fonction de leur vulnérabilité à une dévaluation, déterminée à partir d’indicateurs d’endettement, budgétaire, et extérieur. Il en ressort qu’en cas de dévaluation, la Côte d’Ivoire et le Sénégal seraient les plus affectés. Principalement du fait du poids important de leur dette en devises (environ 40% et 50% du PIB respectivement).
Pour S&P, «les émissions de dettes commerciales en devises expliquent largement cette vulnérabilité. La demande et l’intérêt des investisseurs pour les Eurobonds africains ont augmenté au cours de la dernière décennie, notamment, en raison des politiques monétaires expansionnistes des principales banques centrales dans le monde».
À l›instar d›autres États d›Afrique subsaharienne, la Côte d›Ivoire et le Sénégal ont utilisé les Eurobonds comme un moyen de diversifier leurs sources de financement, notamment, par rapport au financement traditionnel multilatéral et bilatéral. Ils ont ainsi renforcé leur intégration au marché financier international et pu financer leurs importants besoins en infrastructures. Le Bénin a rejoint ce club l’année dernière en émettant son premier Eurobond en mars.
Les membres de l’UEMOA devront en tenir compte s’ils décident de passer à un régime de change flexible, mettant fin à la garantie de convertibilité par la France. Une dévaluation aurait un effet immédiat et significatif sur la situation budgétaire de ces États, à travers une augmentation matérielle du poids de leur dette. «Une dévaluation provoquerait ainsi une pression à la baisse sur nos notations souveraines en UEMOA», conclut l’agence.

Stabilité économique rime avec discipline budgétaire
La discipline budgétaire sera nécessaire pour préserver la stabilité économique de l’Union monétaire. Cette déduction de S&P découle du fait que les membres de l’UEMOA présentent tous des déficits des transactions courantes élevés et donc des besoins de financements extérieurs significatifs.
Les besoins en investissements sont matériels ; c’est pourquoi les membres de l’UEMOA ont significativement accru leurs dépenses publiques, en ligne avec leurs plans nationaux de développement. Par conséquent, les émissions de dettes souveraines commerciales ont représenté une part croissante des financements extérieurs nets. De ce fait, il existe un lien important entre les déficits budgétaires et extérieurs.
La plupart des États membres de l’UEMOA ont atteint, ou se sont engagés à respecter un critère de convergence limitant les déficits budgétaires à 3% du PIB, ce qui reflète une amélioration du cadre institutionnel dans la zone. Néanmoins, les déficits budgétaires reportés n’ont pas été les seuls facteurs responsables de l’augmentation de la dette publique en UEMOA.
Les besoins de financement hors budget, l’appui financier à des entreprises publiques ou l’apurement d’arriérés accumulés sont également à l’origine de la croissance de l’endettement.
De plus, à l’instar de nombreux autres pays dans la région, la principale faiblesse des États membres de l’UEMOA reste la faible amélioration des taux de fiscalisation de l’économie (en deçà de 20% du PIB pour la Côte d’Ivoire et le Sénégal). Ces faibles taux entraînent un ratio-dette sur recettes budgétaires – supérieur à 250%, ce qui représente un niveau d’endettement public particulièrement élevé pour des économies à ce stade de développement.
C’est pourquoi les États se concentrent sur la formalisation de leurs économies, et donc sur l’augmentation de leurs recettes fiscales, compte tenu de la très forte taille de l’économie informelle en UEMOA. Les principales réformes structurelles dans ce domaine concernent l’amélioration de la collecte des impôts, du climat des affaires ainsi que celle du marché du travail.
En conclusion à son analyse sur la réforme, Standard and Poor’s affirme que quel que soit le régime de change que choisiront les membres de l’UEMOA, qu’il s’agisse du maintien de l’arrimage à l’euro, d’opter pour un arrimage à un panier de devises (comprenant l’euro, le dollar américain et le renminbi, la Chine étant devenue un partenaire commercial clef) ou d’opter pour un régime de change flottant, «la discipline budgétaire et une politique économique forte (passant notamment par un renforcement du cadre institutionnel), seront d’autant plus importantes pour la stabilité économique de l’Union monétaire».

NK

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Numéro d'édition: 333

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