Alain Bentolila est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Il a écrit plus d’une douzaine de livres, sans compter ses livres pour enfants (12 pages sur Amazon!). On retiendra particulièrement «Parle à ceux que tu n’aimes pas», «La langue française pour les nuls» «Le verbe contre la barbarie» et un petit manuel de pédagogie. On se reportera aussi à un article dans L’Economiste, 12 février 2016; la trahison du livre. (Ph.  L’Economiste)

Comment sommes-nous devenus si cons? – Par : Alain Bentolila

De mensonges en manipulations, de complaisances en lâchetés, notre intelligence collective se délite jour après jour. Et pendant ce temps-là, les zélateurs d’une modernité triomphante célèbrent, stupidement, l’avènement d’un monde «nouveau» assujetti à la proximité et à  l’immédiat, résigné à l’imprécision, soumis au prévisible, abandonné au  consensus mou, séduit par le repli communautaire et dominé par la peur de l’autre.
Sommes-nous pour autant victimes -comme le voudrait Eric Zemmour- d’un complot ourdi par des forces obscures et barbares décidées à saper les fondements de notre civilisation? Non! Non! Rien de tout cela! Ne cherchons pas ailleurs qu’en nous-mêmes les responsables de cette décadence intellectuelle.
Nous avons oublié que, si nous devons résister à la passivité et à la bêtise, c’est certes pour nous-mêmes, mais c’est surtout pour ceux qui nous survivront. Et c’est donc bien notre peur de regarder plus loin que nous (pas plus haut, plus loin!) qui nous a rendus si complaisants.
ous coupables d’avoir négligé notre premier devoir: transmettre à nos enfants, par l’exemple des combats que nous aurions dû mener pour le vrai, le beau et le juste, ce «desiderio di sapere», cet amour du raisonnement rigoureux et de la réfutation exigeante. Tout cela est aujourd’hui tenu pour ringard et terriblement ennuyeux, balayé par l’amalgame et l’éructation. Des gourous sectaires, haineux et stupides cherchent ainsi à nous tromper en dénonçant la diversité culturelle et la liberté religieuse comme l’ennemi qui menacerait notre cohésion sociale. Alors que c’est la délétion de notre intelligence collective et l’affaiblissement de notre langue commune qui nous ont rendus incapables d’analyser nos différences, de les reconnaître et d’en parler.

Ceux qui renoncent aux valeurs universelles faisant de nous des Hommes, et à leur «devoir sacré de transmission», risquent de voir un jour «les mémoires vides de leurs propres enfants errer sans but dans un désert culturel, attirés par le reflet du premier écran, convaincus par le premier mot d’ordre», estime Alain Bentolila. (DR)

Sur les réseaux sociaux et dans la rue, ceux que l’on nomme abusivement le «peuple» sont portés par ces usurpateurs vers le  racisme haineux, vers la tentation du fascisme, vers le renoncement aux valeurs universelles qui font de nous des Hommes. Tous risquent de voir un jour les mémoires vides de leurs propres enfants errer sans but dans un désert culturel, attirés par le reflet du premier écran, convaincus par le premier mot d’ordre. Ils auront alors perdu leur dernière bataille.
Errer dans un néant culturel
Nous sommes donc devenus cons parce que nous avons renoncé à cultiver notre intelligence commune comme on cultive un champ pour nourrir les siens. Trop de parents, d’enseignants, de responsables politiques sont devenus incapables de défendre les valeurs culturelles, sociales et spirituelles qui font notre cohérence et leur ont préféré les apparences identitaires, filles de l’entre-soi. Il n’est que temps de reprendre nos esprits.
Car, à quoi donc servirait-il de se battre pour léguer à ceux qui arrivent une planète «vivable» si leurs esprits sans mémoire et sans désir de comprendre étaient condamnés à errer dans un néant culturel? A quoi bon vivre si, à travers eux, rien de notre esprit ne nous survivait? A quoi bon vivre si l’on faisait du passé table rase et du futur une croyance?
Sommes-nous condamnés à nous vautrer dans la prévisibilité d’un audiovisuel débile, à nous abandonner à l’aléatoire dangereux du web, à accepter que l’école devienne une machine de reproduction sociale, à tolérer que nos politiques insultent quotidiennement notre intelligence, enfin, à laisser abîmer la spiritualité jusqu’à en faire un masque hideux?

L’Economiste/Edition N°:5681
Le 22/01/2020


Devoir sacré

A ceux qui sont contraints de confier trop tôt leurs tout-petits à «d’autres» tout en étant conscients de négliger la question essentielle de l’attachement; à ces jeunes qu’on livre à de dangereux manipulateurs sans leur avoir donné la formation intellectuelle nécessaire pour dénoncer leurs mensonges; à ceux qui, cachés derrière leur écran, n’osent plus regarder l’autre dans les yeux; à ceux qui, prisonniers de l’entre-soi,  sont terrorisés par l’inconnu et exaspérés par le différent; à ceux que l’hypocrisie,  la bêtise et la barbarie ont détournés de l’élévation  spirituelle; à tous je dis: «Pardonnez-nous! Nous avons collectivement péché contre le devoir sacré de la transmission».

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Numéro d'édition: 330

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