Société-Culture

Studio Yafa : Cette voix qui veut apaiser les cœurs

Pensez-vous qu’il soit possible de rétablir la paix et la cohésion sociale à Yirgou, après les tueries qui ont eu lieu dans la localité? Pour la plupart des gens, il serait très difficile de répondre, du tic au tac, par l’affirmative. Mais, pour Denis Vincenti, représentant de la Fondation hirondelle au Burkina Faso, il n’y a pas le moindre doute. C’est au cours d’un entretien qui a eu lieu dans la matinée du mardi 5 février 2019 qu’il nous a fait connaitre son avis sur la question.
Dans son bureau très peu décoré mais néanmoins confortable, l’ancien présentateur télé a affirmé que la réconciliation était possible mais pas sans la justice. Il pense également que le pays a l’obligation de trouver des solutions pacifiques. «Si les armes commencent à parler, ce n’est pas bon», a souligné l’ancien «monsieur météo de TF1». «Cette tension au niveau des ethnies est due à un manque de communication. Voilà pourquoi nous voulons donner la parole à ceux qui développent, par exemple, des initiatives pour résoudre le problème», a ajouté le Français qui dit avoir une passion pour le Burkina.

«La jeunesse va parler mais pas de la bonne manière si on n’y prend garde»
De quelle manière la Fondation hirondelle compte contribuer à cette réconciliation? Voilà tout l’intérêt de notre rencontre avec le journaliste qui, à 56 ans, préfère travailler à l’ombre. Selon ses explications, son institution vient d’ouvrir le studio Yafa (qui signifie pardon en langue dioula) dont nous avons découvert quelques compartiments. Il s’agit d’un programme d’informations à destination des jeunes qui vise, comme son nom l’indique, à rétablir le dialogue entre la jeunesse et les gouvernants.
Pour cela, il est prévu une production de magazines quotidiens (en français, mooré, dioula, fulfuldé et gourmantchéma) de dix minutes et une émission de trente minutes en fin de semaine, qui va permettre de développer un point d’actualité. Toutes ces réalisations seront diffusées à travers des organes de presse bien définis. Ainsi, au cours de la première année, il y aura 15 radios partenaires, 25 la deuxième et 35 la troisième. Un journaliste de chacun de ces organes va recevoir une formation d’un mois en MOJO (Mobile journalism), sur les bases du journalisme et sur les techniques radiophoniques afin de devenir, à termes, un correspondant Yafa.
De plus, un appui matériel sera apporté aux différentes radios. Le projet est aussi en partenariat avec deux chaînes de télévision qui vont diffuser un magazine de treize minutes. Pour ce qui est des réseaux sociaux, il est prévu une production de 90 secondes par semaine. Selon Hervé Yonkeu, Rédacteur en chef, plusieurs sujets seront abordés par son équipe. Entre autres, la politique, la santé, l’économie, l’environnement et le sport. «On va passer en revue les thèmes qui intéressent cette partie de la population. Le traitement sera fait de manière originale», a souligné l’ancien chef de BBC Afrique.
Comme vous pouvez vous en douter, cette initiative n’est pas née par hasard. En effet, tout est parti d’une étude menée pendant plusieurs mois, sur la problématique de la jeunesse qui a l’impression d’être laissée à elle-même alors qu’elle était au premier plan lors de l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014.
«Si on ne fait rien, elle va chercher à parler en utilisant des procédés d’expression qui vont représenter des points de tension. Par exemple, on a vu un drapeau en berne dans une école et des élèves qui ont pris de force un bus scolaire parce qu’on leur en avait fait la promesse sans la tenir. C’est des réactions qui, à termes, peuvent entraîner la violence», a expliqué Denis Vincenti. Pour notre interlocuteur du jour, il est plus que nécessaire de donner des canaux d’expression à la jeunesse, tout en lui expliquant les informations qu’elle reçoit sur certains faits d’actualité. «Par exemple, pour traiter un sujet comme celui de Yirgou, on ne s’attardera pas sur le nombre de morts qu’il y a eu. On va plutôt expliquer les conséquences que cela implique pour notre public cible qui, face à ce massacre, peut répondre à l’appel de forces qui souhaiteraient déstabiliser le pays en leur donnant les moyens de se venger», a indiqué le journaliste.

«Qui va nous aider à construire notre avenir?»
De ce que nous avons pu comprendre, le projet est actuellement en phase de test. Des reportages sont déjà produits, l’objectif étant d’avoir des contenus de qualité au moment du démarrage prévu pour fin février avec la diffusion des émissions. L’inauguration du studio est prévue pour le 1er mars prochain. Jusque-là, les différentes équipes ont pu effectuer des sorties à Yirgou et dans l’Est du pays.
«On appuie, dans la mesure de nos moyens, les radios qui sont dans les zones d’insécurité, la voix du Soum notamment. A termes, on ira partout, sans compter que nous aurons des correspondants dans les différentes localités comme Djibo, Dori, Ouahigouya, etc.», précise Denis Vincenti. En attendant, il estime que ses collaborateurs ont toujours été bien accueillis, preuve que le projet était attendu. «Les principales préoccupations qui sont ressorties lors de nos sorties sont liées à l’emploi et à l’accompagnement dans l’entrepreneuriat. La seule question que les jeunes se posent, c’est de savoir qui va les aider à construire leur avenir… Ils sont méfiants vis-à-vis de la gouvernance», a indiqué notre vis-à-vis.
Ce projet de trois ans, supporté par les Coopérations suisse et suédoise, pourrait connaître une deuxième phase qui sera exclusivement gérée par une structure burkinabè. C’est du moins ce qu’a précisé le représentant de la Fondation hirondelle qui a été créée en 1995 au Rwanda, par des journalistes de la radio et télévision suisse. Face au génocide rwandais, ils ont compris qu’une radio peut provoquer ce type de crises. Sachant également qu’elle peut contribuer à renforcer la démocratie, ils ont mis cette structure en place.

Z.S.


 

Des journalistes engagés à faire de ce projet une réussite

Ce sont au total sept journalistes burkinabè qui ont été recrutés pour ce projet. Après une formation d’un mois, la jeune équipe est déjà au four et au moulin pour la phase pilote. Pour la plupart d’entre eux, il s’agit là d’une nouvelle expérience, une autre manière de pratiquer le journalisme. «La différence c’est qu’ici, on traite les sujets en profondeur, contrairement à ce qu’on faisait dans nos Rédactions» a, d’entrée de jeu, indiqué Martin Kaba. «Je me sens à l’aise parce qu’à la base, j’aime les grands reportages», a ajouté le journaliste reporter et présentateur.
A la question de savoir s’ils ont moins de pression, Aïcha Zango, qui travaillait à la télévision Burkina Info, ne va pas tourner autour du pot. « On a une autre forme de pression. Il faut d’abord trouver des sujets susceptibles d’intéresser le public cible et ensuite, il faudra trouver des personnes ressources pour répondre à nos questions. Ce n’est pas toujours évident, puisque les gens ne sont pas toujours disponibles », nous a-t-elle fait remarquer. Pour Youssouf Traoré, qui a tourné sa bosse, quatre ans durant, dans quelques journaux et une radio de la place, l’équipe mise sur pied doit se donner corps et âme pour que le projet soit une réussite. «C’est de nous que va partir la réussite ou l’échec de cette initiative. C’est pourquoi on mettra tout en œuvre pour qu’elle se pérennise», a déclaré notre interlocuteur.

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