Vie chère: d’où vient le décalage entre les chiffres et la perception générale?

• Selon une note technique

• Hausse du pouvoir d’achat de 4,8% par an

• Une étude limitée par la disponibilité des données

Le 29 novembre dernier, la Coalition nationale de la lutte contre la vie chère (CCVC) a marché dans les rues de Ouagadougou pour dénoncer la vie chère. Une marche qui fait suite à la hausse du prix du carburant à la pompe. La Coalition dénonce l’augmentation de 75 FCFA du prix du litre du Super 91 et du gasoil.
«Cette hausse du prix du carburant vient réduire encore plus le pouvoir d’achat des populations déjà confrontées à la vie chère. Elle intervient dans un contexte de remise en cause d’acquis démocratiques et sociaux, d’insécurité grandissante et d’annonces de mesures destinées à pressurer les travailleurs et les populations (IUTS sur les primes et indemnités des agents publics, taxe de résidence, taxes sur les véhicules, les engins à 2 et 3 roues, …)», a affirmé, le 22 novembre 2018, le 1er vice-président de la CCVC, Chrysogone Zougmoré, dans l’avis d’appel à mobilisation.
Mais, qu’appelle-t-on vie chère? Et comment se mesure le pouvoir d’achat d’un ménage, d’une population?
Selon l’Institut de la statistique et de la démographie (INSD), la «vie chère» traduit une situation où le pouvoir d’achat (quantité de biens et de services qu’un revenu permet d’acquérir) des ménages baisse : ils n’arrivent plus, avec le même revenu, à se procurer les mêmes biens et services qu’auparavant. Cependant, poursuit l’INSD, «l’utilisation faite par les populations du terme vie chère ne correspond pas toujours à sa véritable définition. Souvent, cette utilisation fait référence à des situations structurelles de pauvreté, de chômage ou de précarité de l’emploi».
Paul Kaba Thiéba, interrogé à propos de la marche de la CCVC, a affirmé que le pouvoir d’achat des Burkinabè est en augmentation, contrairement à ce que la Coalition laisse entendre. Est-ce vrai ?
Pour répondre à cette question, L’Economiste du Faso a épluché la note technique sur le pouvoir d’achat au Burkina Faso. Un document réalisé par l’INSD en mai 2017 et actualisé le 8 novembre 2018.

Le pouvoir d’achat en hausse entre 2000-2017
Il y est dit que le pouvoir d’achat des ménages burkinabè a augmenté en moyenne de 4,8% par an sur la période 2000-2017. En clair, selon le document, le pouvoir d’achat des ménages a connu une augmentation chaque année, excepté en 2000 où on note un recul du pouvoir d’achat des ménages de 2,7%. L’année est particulière en ce sens qu’elle a enregistré le niveau de croissance économique le plus faible sur la période. Ce qui s’est traduit par la baisse du pouvoir d’achat, malgré une baisse du niveau général des prix.
On note également qu’avant les années 2010, le pouvoir d’achat était fortement lié à la campagne agricole. Ainsi, pendant les années 2003, 2005, 2008 et 2010, le pouvoir d’achat des ménages a progressé de plus de cinq points. Ces années représentent également des années où les campagnes agricoles ont été particulièrement bonnes. Entre 2011 et 2013, le pouvoir d’achat a évolué en moyenne de 7,1% par an. Cela s’explique par les augmentations des salaires dans la Fonction publique et les sociétés non-financières, en particulier les sociétés minières.
A partir de 2014, le pouvoir d’achat s’est décéléré, surtout à cause de la crise que le pays a traversée. Entre 2015 et 2017, le pouvoir d’achat des ménages a augmenté en moyenne de 6,5% l’an (8% en 2016 et 5,9% en 2017).
Pour ce qui est des salaires, l’INSD affirme que le pouvoir d’achat des salaires reçus par l’ensemble des actifs des différents secteurs institutionnels sur la période 2000-2015 connait une croissance annuelle moyenne de 4,7%. Cet indicateur recule uniquement au cours des années 2001 et 2003. Cette croissance globale cache cependant des disparités entre les différents groupes.
Sur la période 2000-2015, les agents de l’administration publique enregistrent la plus forte augmentation du pouvoir d’achat des salaires reçus, avec une croissance de 6,3% par an. Leur pouvoir d’achat recule uniquement au cours des années 2001 (-3,7%) et 2008 (-2,8%).

D’où vient donc le décalage entre les chiffres et la perception générale ?
A cette question, l’INSD répond qu’il y a un hiatus entre la perception par les ménages de la vie chère par rapport à sa définition. Selon l’institution, pendant que la vie chère traduit une situation où le pouvoir d’achat baisse (c’est-à-dire que le même revenu au cours de deux périodes consécutives ne permet plus d’acquérir la même quantité de biens), les ménages ont une perception plus liée à une situation générale de sous-emploi,lui-même lié à la rémunération; de pauvreté, de précarité de l’emploi.
Pourtant, l’INSD elle-même reconnait les limites de son étude. Si, pour elle, la note technique constitue un guide permettant aux décideurs de comprendre et d’agir sur les conditions de rémunérations des travailleurs, «elle est limitée par la disponibilité des données». En effet, le salaire ne constitue pas la seule composante du revenu du fonctionnaire, mais les données ne sont pas disponibles pour intégrer les autres composantes qui sont constituées des prises en charges et avantages divers.
Aussi, l’utilisation du pouvoir d’achat pour apprécier le coût de la vie a des limites. En effet, que ce soit son évolution ou son ratio par habitant, le revenu national réel disponible ou le pouvoir d’achat, mesuré par la comptabilité nationale, n’est qu’une mesure globale ; une moyenne. Il ne permet pas donc d’appréhender les inégalités sociales et leur évolution.

NK


 

Les salaires des agents de la Fonction publique

Toutes catégories confondues, le salaire moyen mensuel net de l’agent de la Fonction publique connait une croissance moyenne de 5,6% par an sur la période 2000-2017. La plus forte hausse du salaire net mensuel moyen est enregistrée en 2014 (25,1%). Sur la période 2000–2017, le pouvoir d’achat du salaire mensuel net,  toutes catégories confondues, connait quasiment la même dynamique que celle des salaires nominaux.
Cependant, en 2001, 2005, 2006, 2008 et 2015, les salaires ont chuté, avec une forte baisse en 2008 (-13,3%).
Du côté des employés des entreprises privées non formelles, le pouvoir d’achat des salaires a connu une hausse moins conséquente que pour ceux du public, «sur la période 2000-2015,  avec une augmentation moyenne de 1,25% l’an».
Pour le pouvoir d’achat des salaires reçus par les employés des entreprises privées formelles, il a évolué sur la période 2000-2015, avec une croissance moyenne de 4,85% par an. Il baisse au cours des années 2001, 2003 et 2008. En 2015, il enregistre également une baisse en liaison avec la situation sociopolitique pendant la période de la transition.


 

L’évolution du pouvoir d’achat des catégories d’agents de la Fonction Publique

Des catégories P et assimilés
Cette catégorie regroupe les agents de catégorie P et les ministres de catégorie M. Le salaire moyen mensuel de cette catégorie peut être influencé par les salaires des catégories M (Ministres). Comparé aux autres catégories et en termes nominaux, le salaire moyen des catégories P et assimilés enregistre la hausse la moins importante sur la période 2000-2017 avec une croissance moyenne de 4,2% par an. Par ailleurs, le salaire mensuel net de cette catégorie reculait de 16,6% en 2014, pendant que les salaires nets mensuels des autres catégories connaissaient leurs meilleures augmentations. Globalement, on note une amélioration du pouvoir d’achat sur la période 2000-2017 de l’ordre de 2,3% l’an. Néanmoins, cette catégorie a connu des baisses de son pouvoir d’achat, avec un recul très marqué de 16,5% en 2014, pendant que le pouvoir d’achat des autres catégories s’améliorait.

Des catégories A et assimilés
Sur la période 2000-2017, le salaire mensuel net des agents de catégorie A en termes nominaux a évolué avec une croissance moyenne de 4,1% l’an. Des reculs de salaires au niveau de cette catégorie sont enregistrés en 2008 (-6,9%) ; 2004 (-0,8%), 2001 (-1,3%) et 2017 (-1,9%). La plus forte augmentation des salaires mensuels moyens pour cette catégorie est enregistrée en 2014 (17,8%).
Le pouvoir d’achat du salaire mensuel pour cette catégorie a évolué avec une croissance moyenne de 2,1% l’an sur la période 2000-2017. Il enregistre cependant des dégradations dont les plus importantes ont été enregistrées en 2008 (-15.9%) et en 2001 (-5,7%).

Des catégories B et assimilés
Les agents de catégories B et assimilés ont enregistré sur la période 2000-2017 une augmentation en termes nominaux de salaire mensuel net avec un taux de croissance moyen de 5,3% par an. En 2014, cette catégorie a enregistré une hausse de salaire de 29,6%. Quant au pouvoir d’achat du salaire mensuel desdits agents, il a également évolué avec une croissance moyenne de 3,2% l’an. Il a connu sa plus forte augmentation en 2014 (29,8%) et sa plus forte baisse en 2008 (-12%).

Des catégories C et assimilés
Les agents de catégories C et assimilés de la Fonction publique ont vu leur salaire mensuel net augmenter en termes nominaux de 5,8% par an sur la période 2000-2017. La plus forte augmentation du salaire mensuel net de cette catégorie est enregistrée en 2014 (26%). Le salaire mensuel net de cette catégorie enregistre toutefois des reculs importants en 2015 (-5,3%) et en 2008 (-6,8%).
Le pouvoir d’achat du salaire mensuel net des agents de catégories C et assimilés connaît une évolution moyenne de 3,9% par an sur la période 2000-2017. Les agents de cette catégorie ont vu cependant leur pouvoir d’achat baisser fortement en 2015 (-6,1%), en 2012 (-6,5%), en 2005 (-8,2%) et la forte baisse enregistrée en 2008 (-15,8%).

Des catégories D et assimilés
Le salaire mensuel net des agents de catégories D et assimilés en termes nominaux a connu une croissance moyenne de 4,6% par an sur la période 2000-2017. La plus forte augmentation des dix dernières années est enregistrée en 2014 (+18,7%) et la forte baisse en 2010 (-5,3%). Les agents de catégories D et assimilés ont vu le pouvoir d’achat du salaire mensuel net augmenter sur la période 2000-2017, avec une croissance moyenne de 2,6%. Les baisses les plus importantes du pouvoir d’achat au niveau de cette catégorie sont enregistrées en 2015 (-2,6%) ; 2010 (-4,7%) et 2008 (-3,6%).

Des catégories E et assimilés
Sur la période 2000-2017, le salaire mensuel net des catégories E et assimilés en termes nominaux a connu une croissance moyenne de 5% l’an. Les plus fortes augmentations du salaire au niveau de cette catégorie sont enregistrées en 2014 (+25,5%) et en 2012 (+24,4%). On note un recul de 13,2% du salaire mensuel net dans cette catégorie en 2008. Le pouvoir d’achat du salaire mensuel net des agents de catégories E et assimilés a évolué avec une croissance moyenne de 3,1% par an. La plus forte baisse du pouvoir d’achat dans cette catégorie est enregistrée en 2008 (-21.5%).

Source: (Direction générale de Budget)

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Numéro d'édition: 276

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