«Nous sommes attaqués au plus profond de ce que nous sommes», Dr Ra-Sablga Ouédraogo. (DR)

Terrorisme : «Nous sommes attaqués au plus profond de ce que nous sommes», Dr Ra-Sablga Ouédraogo

• La Kalach et le Code pénal ne suffisent pas

• Réarmer la gouvernance

• Réhabiliter les chefs coutumiers

L’institut Free Afrik a initié, de concert avec ses partenaires, le 23 novembre 2018, un panel autour d’une préoccupation majeure actuelle: le terrorisme au Burkina Faso. Les panélistes ont donné chacun sa lecture du terrorisme tel qu’il s’est imposé au pays des Hommes intègres.
Sadou Sidibé, expert en sécurité ; Mahamoudou Savadogo, chercheur, et Dr Seydou Ra-Sablga Ouédraogo, enseignant-chercheur, ont dépeint la faiblesse de l’intervention de l’Etat pour contrer le phénomène et une réaction des forces de défense en deçà des attentes et de l’enjeu. Alors, pourquoi le terrorisme et comment y faire face ?

«Le pays était vulnérable» depuis 2014, soutient Sadou Sidibé, expert en sécurité. (DR)

Si pour certains observateurs les origines du terrorisme tel qu’il sévit au Burkina sont à rechercher très loin dans le temps, l’expert en sécurité ; Sadou Sidibé ; ancien secrétaire général du ministère de la Sécurité, précise qu’en 2014, des signaux de radicalisation et d’extrémisme violent étaient perçus et faisaient craindre déjà ce qui se vit aujourd’hui: «Le pays était vulnérable».
Des facteurs endogènes et exogènes, socio-économiques et culturels sont venus renforcer l’idée selon laquelle le pays devrait parer à toute éventualité. En conséquence, et la réaction n’ayant pas été à la hauteur, les premières attaques terroristes surviendront très vite, au point où de 2016 à 2017, la province du Soum et des localités de la région de l’Est sont devenues inaccessibles à l’administration.
L’un des paradoxes, ajoute Mahamoudou Savadogo, est que les populations de la région de l’Est restent pauvres ; bien que la région elle-même soit la plus riche ; et ce, malgré les 11 concessions de chasse sur les 24 que compte le pays.
C’est dans ce contexte que les agresseurs ont offert aux populations «leur dignité» en leur permettant une exploitation des ressources fauniques et naturelles. Les groupes terroristes, dans leur stratégie, ont maillé tout le territoire depuis le Sahel, la Boucle du Mouhoun et l’Est, par une évolution qui a échappé aux autorités, confie Mahamadou Sawadogo.

Les groupes d’auto-défense
C’est dans ce contexte que les populations s’organisent également pour assurer leur propre sécurité. Les Koglweogo et les Dozos sont les plus connus, mais il n’y a pas qu’eux. Au moins deux autres groupes existent. Ces groupes, en plus de concurrencer l’Etat sur le terrain de la sécurité, le contestent sur le plan judiciaire pour punir des personnes soupçonnées d’avoir commis des infractions, fait remarquer Sadou Sidibé. Cette forme aggrave les violences sociales et l’incivisme des populations, foi de Sadou Sidibé ; et au regard de tout cela, l’on ne saurait lutter avec une Kalachnikov et un Code pénal contre le terrorisme, dira Mahamoudou Savadogo.
Pour dire «pourquoi le terrorisme», Dr Ra-Sablga Ouédraogo lui trouve quelques explications sous l’ère Blaise Compaoré, avec Ouagadougou comme centre de tous les intérêts de médiations, de libérations d’otages et ville où gravitent tous les mouvements terroristes. En plus, le renouveau politique, la désorganisation de l’Etat et le contexte de radicalisation tranquille ont contribué à faire du Burkina une cible.
Le terrorisme aura ainsi pour noms: crise de l’Etat, crise du développement, crise de connaissances, crise de sens et crise de projet ambitieux commun. Finalement, l’insécurité a un caractère pluraliste au pays des Hommes intègres. On retrouve dès lors dans ce sens les conflits communautaires, le grand banditisme, les groupes d’auto-défense, le terrorisme lui-même. Pour y faire face, la fragilité dans laquelle végètent les Forces de défense et de sécurité n’est pas favorable. Les problèmes de commandement, de cohésion entre Forces de défense et de sécurité, le renseignement en construction, la géographie de Défense et de la Sécurité, la crise intergénérationnelle dans l’armée, la corruption de plusieurs élites de l’armée, auxquels il faut ajouter la faiblesse de la légitimité de l’Etat et la crise de confiance, sont autant de freins à de véritables actions pour contrer l’insécurité et le terrorisme.
Pour le chercheur de l’institut Free Afrik, le Burkina devra aussi faire attention, au vu de son agenda politique national qui s’avère celui de tous les dangers: la volatilité socio-politique, la crise à la CENI, contexte de pré-campagne.
Alors, Seydou Ra-Sablga Ouédraogo insiste sur ses précédentes mises en garde: il faut «réarmer la gouvernance», car «nous sommes attaqués au plus profond de ce que nous sommes». Mahamoudou Savadogo, quant à lui, suggère de mettre l’accent sur la chefferie coutumière, facteur endogène de résilience dans la lutte contre l’extrémisme violent. Au Sahel et à l’Est, il n’y a presque plus de chef coutumier. Il faudra alors vite les réhabiliter tout en créant et renforçant l’identité nationale. A défaut, tout risque d’aller en vrille, préviennent les panélistes.

Jean Baptiste OUEDRAOGO


Les groupes terroristes actifs au Burkina

JNIM ou GSIN: Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans, né de la fusion d’AQMI et de Droukdel, d’Ançar-Dine d’Iyad Ag, Almourabitoune de Moctar-Bel-Moctar et la Katibat du Mancina.
Ansaroul islam : apparu en 2016 sous la houlette du prédicateur Malam Dicko, présumé mort depuis mai 2017 et actuellement dirigé par son frère Jafar Dicko. L’appartenance du groupe reste inconnue, mais il entretient des liens étroits avec Amadou Kouffa (annoncé mort des suites de blessures lors d’actions militaires aériennes des forces françaises et maliennes, le 23 novembre 2018).
Etat islamique au Grand Sahara né de la fusion en 2013 de deux composantes d’Almourabitoune pour former le MUJAO (Mouvement pour l’unicité du Jihad en Afrique de l’Ouest), puis l’Etat islamique du Grand Sahara (EIGS). Ce groupe a fait allégeance à l’Etat islamique (EI) au Mali en 2015, mais il a été officiellement reconnu en octobre 2016 par l’Emir suprême de l’EI. Sa zone d’influence est le Liptako-Gourma (Frontière Mali-Niger-Burkina).
Les groupes de délinquants au Sahel : il s’agit de petits groupes de grands criminels qui se sont radicalisés et qui profitent de l’instabilité au Sahel pour mener tranquillement les trafics.

Source: Document de présentation du chercheur Mahamoudou Savadogo


Géographie des groupes d’auto-défense au Burkina

Au Sahel : ASS (Alliance pour le salut du Sahel) créée après mai 2018 en vue de défendre les intérêts des Peulhs aussi bien du Burkina Faso que du Mali.
Au Centre, Est et Centre-Est : les Koglweogo (les gardiens de la brousse)
A l’Ouest : les Dozos
Au Nord et Nord-Ouest : Dan Na Amassougou (les chasseurs qui se confient à Dieu), un groupe de défense dogons.

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Numéro d'édition: 276

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