Gabrielle Gauthey est directrice des investissements et du développement local – Caisse des dépôts. Elle a débuté sa carrière dans les télécommunications, puis à la Datar, avant de devenir directrice générale adjointe de la Sofirad en charge du premier bouquet numérique par satellite de chaînes et radios francophones en Afrique, et de rejoindre, en 2000, la structure CDC Mercure portant l’ensemble de l’offre de services TIC du groupe CDC. Gabrielle Gauthey est membre de l’Académie des technologies.

Inventer les outils financiers des transitions urbaines

Les villes sont confrontées à de multiples transitions: démographiques et sociales, énergétiques et climatiques, numériques et économiques. Comment peuvent-elles aborder ces transformations? Avec quels outils?
La transition des villes n’est plus une option. La ville est le lieu de la concentration humaine, le lieu du pouvoir politique et économique, celui où naissent les nouvelles formes du travail, où s’essayent les technologies émergentes, l’endroit où se côtoient la misère sociale et la richesse extrême… En un mot, c’est en ville que s’incarnent (et s’exacerbent) les mutations rapides des sociétés humaines et durant la seconde moitié du XXe siècle en particulier: 3% d’urbains en 1800, 50% aujourd’hui, et 80% dans les pays développés. Si la ville est par définition donc en transition, le fait nouveau c’est peut-être qu’une transition accélérée et organisée devient un impératif au XXIe siècle. Ceci pour trois raisons au moins: la viabilité écologique, la révolution numérique et la ségrégation socio-spatiale. Les villes doivent aujourd’hui penser leur transition et tenter de l’orienter, sous peine de devenir ou, pour certaines, de rester inhospitalières, voire invivables.

■ Quel logiciel pour les transitions urbaines?
Traditionnellement, le visage de la ville résulte d’une coproduction entre public (cadre normatif, équipements publics, infrastructures) et privé (le reste). L’autorité publique vise à orienter, piloter, façonner la mutation de la ville ; elle défend une transition voulue. Les acteurs privés agissent eux, c’est selon, en fonction de choix préférentiels et de modèles économiques nécessairement viables ; leur approche de la transition urbaine est bien souvent opportuniste, au sens non péjoratif du mot. C’est donc à la charnière de l’approche urbanistique d’intérêt général et du champ de contraintes des acteurs privés (habitants, promoteurs, concessionnaires…) que doivent s’inventer les nouveaux outils de la transition des villes, et au premier rang d’entre eux les outils financiers. Sans traiter ici les leviers décisifs que sont la fiscalité, les plans d’urbanisme, les normes constructives ; sujets immenses et tant débattus ; on choisira d’examiner l’enjeu des modèles économiques et des financements. Ils sont une partie importante du logiciel urbain, à laquelle la Caisse des dépôts réfléchit et contribue depuis sa fondation en 1816.

■ L’horizon de la ville sobre et résiliente
Concernant le défi écologique, deux principales transitions s’imposent. D’abord, la mutation vers la sobriété énergétique. Les activités urbaines concentrent près de 80% de la consommation d’énergies et des émissions de GES afférentes en Europe. Le compte à rebours climatique impose une division par 4 (le fameux facteur 4) ; laquelle est possible techniquement (les bâtiments à énergie positive, les transports bas carbone), mais financièrement trop peu encouragée dans les modèles de l’investissement actuel.
Ce que l’ingénierie financière et juridique doit rendre possible, c’est le financement du surinvestissement écologique, dès à présent, en gageant les économies et bénéfices futurs. Les éco-prêts à taux bas et au terme allongé, les dispositifs de tiers investissement, l’intracting (1), les clauses innovantes d’investissement immobilier, les quotas-carbone sur les émissions urbaines, etc., sont autant de pistes qui doivent compléter les incitations fiscales et les réglementations. Ensuite, s’agissant de la résilience aux aléas climatiques croissants, l’équation est assez proche: comment faire en sorte que les infrastructures et bâtiments construits aujourd’hui aient les caractéristiques nécessaires pour affronter les événements climatiques extrêmes demain? Dit autrement: quel acteur de la ville aurait dû payer le rehaussement des digues de la Nouvelle-Orléans avant Katrina ou encore les primes d’assurance des immeubles et infrastructures new-yorkais dévastés par l’ouragan Sandy? De nouveaux modèles économiques en coût global, intégrant les externalités, doivent être inventés et testés. Ils commencent heureusement à l’être dans le cadre des stratégies «Ville durable» en développement ces dernières années.

■ Le numérique et la smart city, catalyseur des transitions
La révolution numérique apparaît comme un levier de transition absolument majeur pour les villes. Elle a fait naître le concept de smart city, sous l’effet d’une (r)évolution structurante: la disponibilité exponentielle de données sur la vie des villes. Ces multiples flux d’informations drainés par les technologies numériques mettent en relation les infrastructures physiques et peuvent être croisées pour revisiter les défis urbains traditionnels. Potentiellement, l’approche smart city ouvre et éclaire plus de choix, à plus d’endroits et en temps réel, pour permettre aux décideurs locaux d’orienter les transitions, et aux habitants/usagers d’y contribuer comme sujets actifs. Elle peut par la suite construire des réponses à ces défis: fluidité des transports, adaptabilité du bâti et des logements, optimisation dans le temps des usages des équipements et espaces publics, disponibilité de stationnements, meilleure qualité de l’air et baisse des rejets de gaz à effet de serre, maîtrise des consommations d’énergies et de ressources…
L’approche smart city peut donc être le levier puissant d’une transition vers l’optimisation des infrastructures existantes de la ville et rendre sa gestion plus économe financièrement, ses services publics plus performants, son empreinte écologique moins lourde, son entrepreneuriat local plus dynamique, au bénéfice à terme de l’attractivité économique, de l’accessibilité, de la participation citoyenne, du mieux-vivre en ville. Aujourd’hui, dans les infrastructures comme dans les nouveaux services, la Caisse des dépôts veut porter une vision d’intérêt général de la smart city: hautement technologique, certes, mais centrée sur les besoins de l’individu/usager, imaginative, collaborative et solidaire.
Si les capteurs, objets connectés, big data, open data, sont des leviers d’optimisation des process et des infrastructures, le numérique favorise aussi les solutions légères, disruptives et collaboratives, moins gourmandes en investissements, souvent plus rapides à mettre en œuvre et à impact socio-écologique non moins important […].


Des solutions innovantes

Les transitions urbaines passent par l’innovation, en particulier dans l’existant de la ville et des infrastructures, comme levier d’optimisation à la fois économique, sociale et écologique. La Caisse des dépôts a investi, par exemple, dans les nouvelles mobilités via des offres d’auto-partage pour les zones périurbaines et rurales (Clem’) ou de mobilité sur-mesure pour les seniors en situation de perte d’autonomie (Citizen Mobility). Elle soutient les espaces de travail flexibles près des lieux d’habitation pour le télétravail (Stop&Work), ou les espaces de co-working/mutualisation (La Cordée).
Les bâtiments sont le principal gisement d’économie d’énergies pour les villes: construction de bâtiments à énergie positive (prêts livret A), par le pilotage intelligent (offre SOBRE proposée avec La Poste et Egis), les travaux énergétiques directement remboursés par les économies générées (Intracting). Les énergies renouvelables en ville représentent un fort potentiel contre le dérèglement climatique: la Caisse des dépôts investit dans la production biomasse des réseaux de chaleur ou l’utilisation d’ombrières de parkings pour produire de l’électricité photovoltaïque.
La capacité à gérer les données est une condition sine qua non pour connaître et piloter les transitions. L’établissement public investit ainsi tant dans les Réseaux d’initiative publique que dans la création de centres informatiques (data centers) qui permettent, en toute sécurité, de stocker des données, d’héberger des services numériques, d’externaliser des systèmes d’information, ou encore dans des plateformes numériques permettant aux collectivités et aux entreprises de gérer, de visualiser et de publier facilement des données en «open data»  (OpenDataSoft).

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Numéro d'édition: 275

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