Anne Hidalgo est maire de Paris et présidente du réseau international C40 Cities. Ce dernier (Cities Climate Leadership Group) est une organisation qui vise à lutter contre le dérèglement climatique. Créée en 2005 par l’ancien maire de Londres Ken Livingstone, l’organisation rassemble 81 des plus grandes villes du monde ainsi que 6 villes observatrices, représentant 49 pays différents. Elle représente 600 millions d’habitants et 25% du PIB mondial, mais aussi 70% de l’émission de gaz à effet de serre. Depuis le 8 août 2016, Anne Hidalgo, maire de Paris, préside le C40.

La ville de demain aura l’intelligence du cœur – Par : Anne Hidalgo.

«Ainsi Paris tourne le dos à l’inertie suréquipée de villes-monde intelligentes mais indifférentes. L’être humain y est l’unité de mesure, et le débat cette langue vivante à défaut de laquelle la démocratie est vouée à rester lettre morte. L’intelligence n’y est pas le monopole de l’expert mais du citoyen, pris dans sa plus large acception. L’étranger n’y a pas moins de sagesse à faire valoir que le Français, ni le Parisien d’un jour que le Parisien de toujours. L’espace, commun enfin, n’y est considéré ni comme le domaine réservé de l’administration, ni comme le terrain de jeu du marché».
Personne ne conteste aujourd’hui qu’une grande ville doive être intelligente pour relever les grands défis qui l’attendent. Mais il reste à savoir en quoi consiste cette intelligence et qui la gouverne. Est-elle science sans conscience aux mains d’experts chargés d’administrer nos vies, ou sagesse à visage et à usage humains réservés à l’emploi des citoyens?
C’est la question que doivent se poser aujourd’hui tous ceux que la vie d’une ville intéresse, celle de demain bien sûr, mais alors inséparablement de celle d’aujourd’hui qui la porte en son sein et de celle d’hier qui les a engendrées l’une et l’autre.
Cette question du sens est fondamentale et l’honneur d’une démocratie est de l’ouvrir à chacun d’entre nous. Pour reprendre la belle expression d’une citoyenne (légitimement) en colère dans une Lettre ouverte au maire de Paris de la fin du siècle dernier, elle fait signe vers l’intelligence du vivant. C’est dans cette perspective que j’aborde la question de la ville de demain – au point où l’intelligence de la ville donne naissance à la ville intelligente.

Capable de se souvenir, de réfléchir et d’imaginer
Ainsi comprise, la ville de demain se voit dotée de toutes les facultés de l’intelligence humaine. Elle est capable de se souvenir, de réfléchir, et d’imaginer; parce qu’elle a autant le sens du passé que le sens du possible, elle est en mesure de devenir en permanence ce qu’elle est. Il revient donc à la ville d’aujourd’hui de reprendre la plume où l’a posée la ville d’hier pour écrire la ville de demain – et c’est la raison pour laquelle est si décisive, pour les urbanistes et les architectes, l’intelligence du temps. Parce que nous pensons que chaque ville a un contexte qui lui est propre et qu’il n’y a pas de modèles urbains mais des sources d’inspiration, l’intelligence urbaine de Paris est elle-même singulière et s’inscrit dans une démarche qui est la sienne. Paris trace ainsi sa voie, à l’heure d’un monde devenu massivement urbanisé, du rayonnement des villes-monde, de l’omniprésence de la technologie, de la transformation de nos vies par le numérique et de grands impératifs climatiques et énergétiques. Comme beaucoup d’autres villes, Paris a vocation à devenir plus connectée, plus durable, plus attractive, plus inclusive, plus résiliente.
Paris, ville vivante, s’est réinventée en faisant preuve d’un dynamisme démographique et économique remarquable. Cette vitalité doit être mise au service des grands défis auxquels la capitale est appelée à répondre en ce début du XXIe siècle. Dans un mode devenu urbain, le dérèglement climatique s’accélère, la biodiversité s’érode, les ressources naturelles se tarissent. Cette pression sans précédent doit nous amener à un sursaut collectif, pour nous astreindre à une nécessaire sobriété, consommer moins et mieux et limiter notre impact sur les territoires environnants. La ville post-carbone face à l’enjeu majeur du changement climatique est un impératif qui guide notre action pour le futur.

Une démarche d’innovation basée sur une vision globale et systémique
Mais Paris n’a pas attendu ce siècle pour devenir une ville intelligente: son organisation, sa densité, son architecture, ses multiples inventeurs et penseurs en ont fait un lieu d’ingéniosité urbaine à travers les temps. Paris a d’ailleurs inspiré de nombreuses villes dans le monde,  son système d’égouts, ses immeubles haussmanniens, son réseau d’électricité, son métro, ses espaces publics, mais aussi ses cafés, ses terrasses, son art de vivre ont servi de référence. Plus récemment, des innovations comme Vélib’, Autolib’ et Réinventer Paris ont été mondialement reconnues et saluées.
Comme toutes les métropoles, Paris est en permanente évolution. Elle est complexe, possède son propre métabolisme, né de l’interaction de multiples systèmes qui la constituent; elle est en même temps confrontée à de nouveaux défis: le dérèglement climatique, la pollution urbaine, la transition énergétique, la mobilité durable, les mutations des modes de vie, la concurrence entre villes et métropoles… Paris doit y répondre de manière visionnaire en se montrant agile et pragmatique. La ville intelligente est avant tout la construction des services, des usages et des biens communs qui répondent aux besoins fondamentaux de ses habitants et à leur quête de bien-être.
C’est une démarche d’innovation basée sur une vision globale et systémique de la ville à moyen et long terme pour développer la qualité de vie de citoyens faisant converger trois grands leviers pour transformer la vie dans la ville: développer le lien social et créer de la valeur, réinventer les infrastructures urbaines, s’appuyer sur les révolutions technologiques, le numérique en particulier.
Considérant que l’intelligence urbaine est d’abord celle de ses habitants, et de tout un écosystème urbain que la ville a construit et mobilisé avec imagination, dynamisme et efficacité, le parti pris de Paris est l’innovation ouverte, sous toutes ses formes: urbaine, sociale, technologique, organisationnelle, économique, contractuelle… Paris a également assumé son rôle de ville-monde et développé une vision et une action internationale puissante au travers de partenariats avec d’autres villes-monde, c’est sa seconde particularité.
Ces principes façonnent la stratégie et les actions adoptées par Paris pour bâtir aujourd’hui la Ville de Demain: ils encouragent la participation citoyenne, la co-construction des projets, le soutien à un écosystème de l’innovation. Paris Intelligente et Durable est une ville-plateforme accessible à tous, résolument projetée vers un futur en commun, avec l’expérimentation, la disruption et le développement de nouveaux services, avec l’usage de la technologie, l’ouverture des données, l’interopérabilité et l’interconnexion des réseaux.
Notre vision de l’innovation urbaine ouverte place l’humain au cœur du dispositif en lui donnant les moyens pour identifier, comprendre et s’approprier des flux de matières et de données qui traversent la ville. Elle repose sur l’idée majeure qu’il faut mettre à disposition, diffuser et distribuer les outils, flux et données au plus grand nombre pour encourager leur utilisation massive car les solutions de demain émergeront grâce à l’intelligence collective et à la collaboration des acteurs publics, des entreprises, des associations, des chercheurs et des citoyens.
De cette manière, Paris tourne le dos à l’inertie suréquipée de villes-monde intelligentes mais indifférentes. L’être humain y est l’unité de mesure, et le débat cette langue vivante à défaut de laquelle la démocratie est vouée à rester lettre morte. L’intelligence n’y est pas le monopole de l’expert mais du citoyen, pris dans sa plus large acception. L’étranger n’y a pas moins de sagesse à faire valoir que le Français, ni le Parisien d’un jour que le Parisien de toujours. L’espace, commun enfin, n’y est considéré ni comme le domaine réservé de l’administration, ni comme le terrain de jeu du marché.
Toujours, partout, la société porte l’empreinte du citoyen, et l’anonymat de la grande ville lui-même y a visage humain. C’est qu’à Paris, la ville intelligente ne fait en aucun cas disparaître la ville concrète, celle où il est question de métiers plus que d’emplois, celle où la force de travail dessine le monde auquel elle aspire plus qu’elle ne réalise, en bout de chaîne, celui que d’autres ont pensé pour elle. Il faut cultiver pour cela, dans cette ville intelligente, tout ce qui fait surgir en nous la belle question: quand partons-nous pour le bonheur? Cette question implique de laisser une place à la mélancolie, à l’insatisfaction, et à tous les désirs que rien ne sait combler. La satiété nuit à l’âme humaine comme à l’âme urbaine. Il s’agit donc de faire grandir, avec la ville intelligente, à la fois la ville rêveuse et la ville rêvée, la ville réelle et la ville idéale.
Cette ville n’est-elle pas la commune, qu’en ce début de millénaire nous redécouvrons comme forme politique toujours poursuivie de l’émancipation des citoyens? Parce que son intelligence n’est pas artificielle mais humaine, Paris se connaît et se ressent, se construit et se communique en tant que commune, c’est-à-dire comme territoire vivant d’innovation et de partage. Dans cet esprit il est possible de lui prêter cette intelligence suprême qu’on appelle intelligence du cœur.

L’Economiste Edition N° 5383

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Numéro d'édition: 272

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