Le philosophe Ali Benmakhlouf, spécialiste de la logique et la pensée arabe, ici lors d’une causerie religieuse de Ramadan devant SM le Roi Mohammed VI. Benmakhlouf enseigne à l’Université de Paris-Est Créteil, à l’académie de pharmacie, etc. Il est membre de l’Institut universitaire de France qui regroupe un ensemble d’enseignants-chercheurs sélectionnés par un jury international pour la qualité exceptionnelle de leurs recherches. Le présent texte est appuyé sur la participation à l’Université d’été de la CGEM .

La croissance non-inclusive, l’opulence sans but? – Par : Le philosophe Ali Benmakhlouf

Pourquoi se poser la question de la croissance inclusive aujourd’hui? Si l’on prend l’exemple de l’Afrique, entre 2000 et 2015, le continent a connu une croissance rapide, mais les inégalités de revenus se sont aussi développées.
C’est une «croissance sans emploi», une «croissance non-inclusive». Une «croissance sans développement» est une croissance qui vise les secteurs à forte intensité du capital, créant peu de nouveaux emplois. Pendant longtemps, on a cru que le mécanisme finirait par atteindre toutes les couches de la population, comme cela a pu se produire dans les pays avancés durant la décennie 1950-1960. Les entreprises n’auraient qu’une seule responsabilité sociale: celle de maximiser leurs profits.
Le prix Nobel d’économie, Amartya Sen, parle «d’opulence sans but». Avec un revenu par tête d’habitant bien plus faible, le Bangladesh fait mieux que l’Inde en espérance de vie, en survie infantile, en taux de vaccination, en nombre moyen d’années de scolarisation. Le Bangladesh est donc plus inclusif que l’Inde. La croissance inclusive advient quand le revenu des personnes les plus pauvres croît plus vite que celui de la population dans son ensemble.
Cela suppose un cadre général qui comprend des transformations structurelles, une diversification économique et une perspective à long terme. Le HCP (Haut-Commissariat au Plan) a proposé de développer en complexité les produits de base que le Maroc exporte. Selon le Haut-Commissaire Lahlimi, l’idéal est de concentrer les efforts sur les produits de l’agriculture, de la pêche, des industries alimentaires et du cuir qui, malgré leur faible niveau de complexité, offrent à l’économie un gain d’opportunités de diversification et de sophistication beaucoup plus important que les produits de haute complexité. Nous vivons, au niveau mondial, de grandes mutations autour des sciences de l’information: le Maroc peut-il faire le seul choix de fabriquer pour d’autres pays des produis conçus ailleurs, sans avoir le choix d’avoir sa part dans la conception? Les métiers liés à la fabrication de ces produits touchent-ils une large couche de la population ou bien quand ils n’engagent que 3% de PME?

Que faire des TPE qui sont le vrai et grand maillage de la société et de l’économie, et qui comptent plus de 90% des entreprises du Maroc? Un exemple, inverse de celui de la Chine, concerne les pays comme le Rwanda, pays qui, en dépit d’une légère contraction de son PIB, a fortement amélioré l’équité, notamment par la lutte drastique menée contre la corruption. La croissance inclusive suppose que les paramètres de justice et de durabilité soient enchevêtrés: la croissance inclusive ne peut être juste et durable que si elle bénéficie à un large spectre de personnes.
Dans son processus de réalisation, la croissance inclusive s’organise autour d’une économie qui donne une deuxième chance aux gens. La croissance est aussi  inclusive quand elle se manifeste dans les secteurs où les pauvres travaillent, comme l’agriculture, et là où les ressources sont faibles, les zones peu développées. Cela suppose que les facteurs de production dont disposent les pauvres soient investis (main-d’œuvre non qualifiée), mais aussi que le prix des biens qu’ils consomment soient réduits: aliments, combustibles et vêtements.

Le simple, le complexe et le prioritaire
Il convient aussi de ne plus opposer justice sociale et efficacité économique. Celle-ci est la servante de l’équité sociale. L’équité n’est pas de la morale ; ce n’est pas de la simple bienveillance. Elle suppose une situation de droit. Elle se pose à partir d’une situation de droit considérée comme injuste. On a souvent dit qu’il y avait des besoins simples comme manger, boire, se vêtir et se loger, et des besoins complexes comme éduquer ou s’éduquer. L’erreur est de croire que les besoins complexes ne sont pas aussi prioritaires que les besoins simples.
L’éducation, bien que complexe, est aussi prioritaire que boire, manger, se loger. Les pays où l’éducation est la plus performante ne sont pas ceux où la part des dépenses privées est la plus forte. Les données de l’OCDE montrent que la concurrence des écoles ne sert pas l’éducation.
L’adaptation à la concurrence ne saurait être l’ultime mode d’interaction économique. «Les biens sociaux (comme la santé et l’éducation) s’inscrivent mal dans la logique traditionnelle des biens marchands», dit l’économiste Daniel Cohen. Pour prendre la mesure de la complexité des besoins humains, rien de tel que des institutions fortes, un Etat fort, des institutions fiables et stables. Il faut sortir de la rumeur et entrer dans le champ de l’enquête objectivement menée, saluer le travail du HCP et l’accompagner par d’autres études émanant d’autres instances et ne pas chercher à mettre en défaut des statistiques par des exemples individuels: cesser d’admirer naïvement le niveau de vie d’une petite minorité. La mondialisation des échanges (selon le FMI, 2007) réduit les inégalités, contrairement à la mondialisation financière (accumulation du capital) qui les creuse. Alors misons sur le travail plutôt que sur le capital, et faisons que la croissance soit une croissance qui inclut le développement et profite à un large spectre de personnes.

L’Economiste N°5366


 

Les dix freins de l’inclusion

L’indice global du Maroc se situe dix points au-dessus de la moyenne africaine. Ce qui place le Royaume parmi les premiers de la classe. Mais, Rabat présente des régressions inquiétantes sur les critères de droits humains, de participation.

On connaît bien maintenant les obstacles à la croissance inclusive:
1°- La manière dont la croissance profite plus aux grandes entreprises plutôt qu’aux petites structures.
2°- La non-valorisation du capital humain.
3°- L’absence de productivité dans les zones intérieures et rurales.
4°- L’absence d’accès des pauvres au marché des crédits pour leurs investissements de base et pour leur éducation; l’absence d’accès aussi aux droits et en particulier au droit de propriété.
L’informel, qu’il conviendrait d’appeler «l’extra-légal», n’est pas un choix délibéré, mais une impossibilité pratique due au monopole d’accès au droit et à une série d’opportunités économiques.
5°- Le faible taux d’activité des jeunes (15-34 ans) au Maroc notamment, soit 48%.
6°- La faible protection sociale, la précarité en raison du faible nombre de contrats de travail.
7°- L’absence et la faiblesse de régulation de nombreux secteurs comme, au Maroc, le secteur agricole (les grandes propriétés) longtemps soustrait à l’impôt.
8°- L’échec de transfert aux administrations locales des dépenses publiques (l’indice Mo Ibrahim a établi un lien direct entre la croissance inclusive et la régulation politique: des régions entières ne sont pas intégrées au processus de développement) ; et ce, de manière cumulative.
9°- Les inégalités de genre qui menacent la durabilité de la croissance (FMI): seule une femme sur quatre a un emploi en Egypte, en Jordanie et au Maroc, souvent à cause des disparités scolaires entre garçons et filles.
10°- Enfin, il y a un obstacle majeur, un obstacle méthodologique : la faiblesse des moyens pour calculer les inégalités internes, les disparités régionales, la détresse féminine liée à l’abandon scolaire, à la conception hors des liens du mariage, etc.

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Numéro d'édition: 270