Promoteur du système des tables rondes au Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD) et consultant .

Burkina Faso : Les défis de la croissance et les contraintes macroéconomiques-Par Pierre Claver Damiba

Quelles sont les contraintes macroéconomiques qui pèsent sur la croissance et le développement économique et social du Burkina Faso, et qui méritent un traitement structurel sans délai et en profondeur? A cette question, Pierre Claver Damiba propose des réponses déterminantes pour des transformations structurelles qui contribueront à accélérer les progrès significatifs.
«Cette question est essentielle et les réponses à y apporter sont déterminantes pour des transformations structurelles qui contribueront à accélérer les progrès significatifs du Burkina Faso. En effet, comme je l’écrivais en début 2016, avec ici des adaptations et des ajouts, dans une revue de la Chambre de Commerce et d’Industrie, il me parait prioritaire de traiter avec un sens de l’urgence les contraintes macroéconomiques qui pèsent sur le Burkina Faso.
A cet effet, il est aisé d’identifier ces grandes contraintes structurelles en les positionnant au niveau national, sous-régional et international ; leurs impacts à court terme et sur la longue période contribuent fortement à bloquer la croissance et le développement du pays. On ne saurait continuer à fermer les yeux sur elles sans créer des préjudices profondément dommageables au futur du pays.
Lever de telles contraintes constitue ainsi une condition préjudicielle au progrès national en termes de développement durable, sinon l’économie burkinabè continuera de tourner en rond et sans perspectives réelles de sortie décisive. L’option de nouveaux paradigmes, c’est-à-dire de rupture systémique et de réorientation radicale des politiques économiques, s’impose donc. Autrement, toutes ces contraintes continueront d‘opérer de manière cumulative et de constituer autant de freinages ou de blocages aux réformes de fond pour un développement réussi au Burkina Faso.

Contraintes nationales
Une croissance comptable et non économique
Lorsque l’on considère la bonne tenue de la croissance du Burkina autour de 5,5% par an en moyenne depuis 2005 avec des niveaux ayant atteint 10,5% et que l’on prend en même temps la pauvreté de masse qui prévaut dans le pays (43%), le taux élevé de chômage et le caractère résiduel du secteur industriel, il est certain qu’on est en face du paradoxe d’une croissance moyenne élevée qui ne crée pas des emplois, ni ne réduit la pauvreté, ni ne développe le secteur secondaire ! En effet, quel est le contenu d’un point de croissance de l’économie burkinabè quand on le compare avec un point de croissance du Canada, par exemple ?
En effet, la croissance que l’on constate au Burkina, qui ne crée ni emplois ni valeur ajoutée, est assimilable à une croissance comptable et non économique ; elle ne construit le développement ni sur le savoir, ni sur l’appropriation technologique, ni sur l’accumulation du capital ; elle ne répond pas à toutes les exigences de transformations structurelles et de changement, voire de ruptures de paradigmes qu’implique le développement autonome.
Une conception inadaptée de la croissance risque de continuer d’utiliser des approches, des méthodes et des politiques économiques s’appuyant sur des théories inadéquates et trop classiques de la croissance, à savoir des théories néolibérales en lieu et place des théories de la croissance endogène…

Une non-mutualisation des secteurs
La première contrainte est le paradoxe de la non-mutualisation des trois grands secteurs économiques : primaire, secondaire et tertiaire. Il se trouve là une faiblesse dominante qui aura conduit à la constitution de la bulle actuelle du secteur tertiaire et à la prise en sandwich du secteur secondaire/industriel qui apparait comme un secteur résiduel.
Une des raisons de la non-mutualisation des secteurs économiques nationaux réside dans la non-appropriation par les entrepreneurs locaux de la technologie, avec pour résultat la consommation du progrès des autres, une grande tendance à acheter à l’extérieur pour vendre à l’intérieur et une faible création de valeur ajoutée industrielle interne.
Ainsi le coton, le karité, etc, ne sont pas industrialisés localement par le secteur secondaire ; le pays se contente d’égrener le coton et la valeur ajoutée se produit à l’extérieur (filature, tissage, mélange, teinture, coupe, fabrication d’habits, etc.).
La raison invoquée pour expliquer cette situation est le coût élevé des facteurs (notamment l’énergie). Cela semble indiquer que ce coût élevé de l’électricité pourrait plomber pour longtemps la création de valeurs ajoutées, à savoir l’industrialisation du Burkina Faso.

Un enseignement qui forme des «lecteurs» et non des «faiseurs»
Le système d’enseignement au Burkina met l’accent sur la formation de «lecteurs» («readers») et non de «faiseurs» («doers»). Or le savoir-faire est désormais le compagnon de la croissance et du développement ; ce savoir devient un facteur indispensable au point que désormais les économies avancées ont déjà quitté la sphère manufacturière pour celle de la connaissance, c’est-à-dire celle des économies cognitives. Et comme vous le savez, le monde avance et pénètre à grande vitesse dans la civilisation numérique.
Seule une véritable révolution du système de l’éducation permettra au Burkina Faso de ne pas rater le train des nouveaux savoirs qui servent désormais de locomotives (ou mieux de supersoniques) au monde. Les systèmes scolaires et universitaires de l’Allemagne, de la Corée du Sud et du Japon, etc, peuvent servir de modèles de référence pour reconstruire l’école et l’université africaines.
On s’aperçoit ainsi qu’une logique de protectionnisme est nécessaire pour consolider le lancement des créations de valeurs ajoutées au Burkina Faso. En outre, des efforts devront être poursuivis avec des réformes pour accroitre la compétitivité de l’économie nationale ; des négociations avec leurs partenaires commerciaux dans le cadre de l’OMC devraient donc pouvoir être enclenchées ou poursuivies pour revoir les taux de consolidation pour certains secteurs de la production nationale qui apparaissent particulièrement menacés.

Une agriculture en difficulté
Les difficultés de l’agriculture sont nombreuses pour plusieurs raisons : (i) l’impact continu de la détérioration de l’environnement sur la réduction régulièrement du foncier rural, sur l’irrégularité de la pluviométrie, sur l’indisponibilité croissante de l’eau, sur la fréquence des disputes entre paysans et éleveurs, sur la déforestation ; à ce titre le désert avance d’environ 250 kms par siècle vers le Sud ; (ii) la croissance démographique assure le grossissement d’une tranche de jeunes qui refusent les conditions de vie pauvre dans la brousse et migrent fréquemment vers les villes ; (iii) la réduction du nombre des agents en charge du système d’animation et d’encadrement du monde rural où les savoirs de base tendent à disparaître ; (iv) les lenteurs dans la mise en œuvre des grands projets tels Bagré, Sourou, Samandéni, etc, contribuent à retarder la forte contribution de l’agriculture à la croissance et au développement national.

Des PME/PMI sans institutions d’accompagnement
De nombreuses contraintes pèsent sur les PME/PMI non seulement au plan macroéconomique, mais aussi microéconomique. Elles se manifestent au moment de leur création mais aussi, et peut-être surtout, au cours de leur développement.
La mise en place d’institutions d’accompagnement des PME/PMI au Burkina Faso, tout en s’inspirant de l’expérience de nombreux pays (Tunisie, Maroc, etc.) devra s’attacher à deux principes importants, à savoir la proximité et la multiplicité. En effet, la non-prise en compte de la proximité et de la multiplicité des institutions d’appui aux PME/PMI empêchera celles de province à ne demeurer qu’au niveau de l’idée sans pouvoir jamais sinon difficilement se formaliser, émerger et se développer.
Ainsi est-il indispensable de s’assurer de l’existence et du bon fonctionnement d’institutions spécialisées d’appui aux entreprises privées naissantes ou en développement et de veiller à leur renforcement pour éviter l’apparution de déficit institutionnel d’appui. Pour ce faire, les institutions suivantes devront mises en place en grand nombre et de manière à ce qu’elles soient proches des PME/PMI :

– Les incubateurs d’entreprises (ou pépinières ou couveuses)
– Les fonds de capital risque
– Les fonds de bonification d’intérêts
– Les fonds de garantie ou de caution mutuelle.

Des contraintes sous-régionales
Un régime de change inadapté
Le régime de change et la politique monétaire sont encastrés dans le marbre de la parité fixe FCFA/Euro ; le FCFA ne s’avère pas être une monnaie au vrai sens, mais plutôt une unité de compte; en effet, elle est inconnue sur les marchés des changes ; c’est l’Euro qui tient lieu de monnaie réelle dans les zones du FCFA; au demeurant, les avoirs extérieurs de la zone FCFA sont déposés en majorité non pas à la Banque centrale européenne mais au Trésor français. Il est besoin d’introduire de la flexibilité dans le système monétaire sous-régional en ajoutant d’autres monnaies à l’Euro pour constituer un panier de devises de référence et atténuer, ce faisant, les rigidités du système.
En effet, la dépendance directe et exclusive par rapport à l’Euro seul correspond à une dépendance exclusive vis-à-vis d’une seule monnaie qui est celle des pays industrialisés et riches de l’Europe. Le système actuel a certes ses avantages mais aussi ses inconvénients.

Une politique budgétaire fermée
La politique budgétaire est «corsetée» par les critères de convergence qui interdisent le déficit budgétaire. Or, à l’exception des pays de la zone UEMOA/CEMAC/Comores, il n’y a pas, à ma connaissance, de pays qui refusent de financer une partie de leur déficit budgétaire par l’émission monétaire et l’emprunt ; ce principe ne constitue-t-il pas le b-a ba des cours de finances publiques enseignés dans les écoles secondaires et les universités et qui n’est pas, aujourd’hui, en usage en zone CFA?

Contraintes internationales
Une politique commerciale extravertie
La politique commerciale est portée par une trop forte internalisation des contraintes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et du discours libéral : d’où la nécessité pour des pays comme le Burkina Faso de négocier avec l’OMC «l’exception de développement», de manière à promouvoir «un protectionnisme pédagogique» pour renforcer le niveau des savoirs-faire industriels internes jusqu’à devenir compétitifs.
L’ouverture des marchés nationaux, soit au niveau des organisations sous-régionales et au niveau de l’OMC, a eu comme résultat une invasion de produits étrangers qui ont inondé ces marchés et qui ont contribué à tuer les industries existantes et les initiatives possibles de productions de valeurs ajoutées locales. Les balances commerciales chroniquement déficitaires et la part limitée des marchés internes de produits fabriqués localement en témoignent.
Les pays africains ont initialement ouvert généreusement leurs marchés au moment de leur adhésion à l’OMC, en consolidant leurs droits de douanes à des niveaux plutôt bas. Ceci rend difficile un réajustement car il faudra renégocier dans le cadre de l’OMC. La plupart des pays africains sont des importateurs nets de denrées alimentaires et de technologies; ils sont donc sujets aux variations des prix mondiaux. En plus, ces variations peuvent avoir des effets sur les productions locales, car quand les prix mondiaux sont trop bas ils rendent les productions locales non-compétitives. Ce phénomène est particulièrement accentué pour les pays de régime de change fixe de la zone CFA, avec l’Euro qui vient de renchérir vis-à-vis du dollar américain.

L’asymétrie informationnelle
Dans la mondialisation, aujourd’hui, l’asymétrie informationnelle est un indicateur qui sépare les pays riches des pays pauvres. En dépit de l’accessibilité des informations via les différents supports numériques, les pays africains ont sur leur agenda des priorités locales et parfois tellement mesquines et triviales que l’essentiel des informations dures sur lesquelles leurs dirigeants doivent compter pour anticiper et orienter leur gouvernance et leurs stratégies ne sont pas prises en compte ou sont considérées comme trop lointaines ou hors contexte pour être traitées dans le présent ; d’où les gouvernances en basse-cour…

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Numéro d'édition: 161

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