Fatima Sawadogo tisseuse à l’UAP, déplore la rupture du fil, car c’est la première fois que les femmes gagnent beaucoup de commandes. (DR)

Confection des pagnes 8-Mars: les tisseuses dénoncent l’absence des matières premières

* La filature du Sahel pointée du doigt

* Les commandes de certains clients rejetées

* Une initiative rentable malgré les difficultés

 

Le gouvernement burkinabè a, en Conseil des ministres du 2 septembre 2016, pris l’initiative d’instaurer le pagne tissé comme pagne officiel de la Journée internationale de la femme qui se célèbre le 8 mars de chaque année. Cette initiative qui participe à la promotion de la culture burkinabè a été appréciée de façon positive par la grande partie de la population. Elle offre l’occasion aux tisseuses, en particulier, de faire valoir leur talent et de mieux vendre leurs produits. Cependant, plusieurs questions s’imposent. Les braves tisseuses réussiront-elles à satisfaire leur clientèle au vu du délai relativement court qui leur est accordé? Pourront-elles relever le défi de permettre à toutes les femmes de s’habiller en pagne 8-Mars à l’occasion de la commémoration de cette journée à elles dédiée ? Quelles sont les difficultés auxquelles elles sont confrontées dans cette situation? Pour en savoir davantage, nous avons sillonné, du vendredi 26 au samedi 27 février 2016, des centres de tissage pour échanger avec des tisseuses. Constats et témoignages.

La responsable de l’UAP-Gode a avoué que l’existence des pagnes importés de Chine porte préjudice aux tisseuses. (DR)

La responsable de l’UAP-Gode a avoué que l’existence des pagnes importés de Chine porte préjudice aux tisseuses. (DR)

Parmi les difficultés relevées figure en bonne place la rupture de la matière première qui oblige des associations de tisseuses à rejeter certaines demandes et commandes des clients. C’est le cas de l’Unité artisanale de production (UAP-Gode), une structure étatique dépendant du ministère de l’Action sociale, dirigée par Marcelline Sawadogo. «Les commandes sont en train de nous filer entre les mains. Les gens affluent ici et on ne peut même pas satisfaire à leurs demandes.

Les femmes sont là en train de se tourner les pouces, faute de matière première pour tisser. Seulement, les commandes des premiers clients ont pu être satisfaites. Mais ceux qui sont répartis bredouilles sont les plus nombreux. On a perdu beaucoup de marchés, alors que c’était une occasion pour les femmes de faire de bonnes affaires», a-t-elle regretté.

Et Fatimata Sawadogo, une tisseuse de l’UAP, d’emboucher la même trompette. Pour la première fois, les tisseuses ont eu beaucoup de commandes, a-t-elle reconnu, mais la rupture du fil à tisser a compromis le respect des délais requis. Cette situation est déplorable, a fustigé la présidente de l’association Défis Gynéco, Béatrice Ouédraogo. Pour elle, la rupture du fil a amenuisé le rythme de leur travail, empêchant du même coup le respect des délais. Mme Ouédraogo a admis, du reste, qu’elles étaient conscientes qu’elles n’allaient pas pouvoir satisfaire la demande des clients, car en plus de l’insuffisance du fil à tisser, le nerf de la guerre faisait également défaut. «Mais c’est un défi qui nous a été lancé et on ne pouvait pas se dire que la décision est tombée en fin d’année et qu’on allait attendre 2017 pour commencer. Il fallait faire avec».

Les raisons de la rupture du fil

Sur les raisons explicatives de la rupture du fil à tisser qui constitue le nœud du problème, les femmes évoquent la rareté des usines de fabrication. La seule usine qui existe se trouve, a rappelé Mme Sawadogo de l’UAP, à Bobo-Dioulasso. Il s’agit de la Filature du Sahel (FILSAH) qui sert pratiquement, a-t-elle indiqué, tous les pays voisins. L’usine FILSAH donne du fil aux grossistes qui le revendent aux tisseuses. «C’est avec les grossistes que nous le prenons. Ces derniers aussi n’en reçoivent plus, comment nous allons faire? Il parait que le fil circule, mais dans quel circuit? Nous, nous achetons la matière première en toutes taxes confondues», a dévoilé Mme Sawadogo.
Malgré les difficultés d’approvisionnement en matière de fil à tisser, la responsable de l’UAP-Gode plaide pour le respect de la voie normale à suivre: «S’il y a des contours ou autres circuits pour avoir le fil, on ne rentre pas dans ce genre de choses. C’est avec les grossistes reconnus officiellement par FILSAH et par le ministère du Commerce que nous travaillons». Cette démarche rigoureuse entreprise par les tisseuses pour gagner honnêtement leur vie explique sans doute la cherté des pagnes tissés. Elle exige un prix à payer que les clients jugent exorbitant. A qui alors la faute? Sur cette question, les tisseuses se défendent vaillamment par des arguments brandis par Mme Ouédraogo: «Ce n’est pas notre faute, car le prix du fil a augmenté. De 80.000 F CFA, le prix de la balle constituée de 40 paquets de fil est passé à 82.500F en gros, et 85.000F sur le marché du détail».

La cherté des pagnes tissés du 8-Mars s’explique selon les tisseuses par l’augmentation du prix du fil. (DR)

La cherté des pagnes tissés du 8-Mars s’explique selon les tisseuses par l’augmentation du prix du fil. (DR)

Que dire du prix du paquet de fil? Il coûte 2.250 F CFA, selon les confidences de Clémentine Zango, une tisseuse de Défis Gynéco, alors qu’un seul paquet ne suffit pas à tisser. Il en faut au moins deux qui reviennent au total à 4.500 FCA. «Tu vas payer la teinture et il y en a de plusieurs types. Au marché, les gens vendent ça à 125 F CFA, mais une fois que tu laves, ça se dégorge. Nous la payons à 1.000 F et parfois à 3.000 le kilogramme», a-t-elle rassuré.
Somme toute, plusieurs difficultés entravent le travail des tisseuses. Toute chose qui les empêche de respecter les délais voulus par les clientes des pagnes traditionnels du 8-Mars 2016. Toutefois, toutes les femmes rencontrées sont unanimes sur le fait qu’elles tirent profit du tissage de ces pagnes traditionnels. «J’habite au moins à 15 kilomètres de Ouagadougou, mais je me déplace quand même pour venir travailler à Karpala. Si je ne gagnais pas assez, pensez-vous que j’allais me déplacer pour venir?», nous a rétorqué Mme Zango qui gagne visiblement de quoi subvenir à ses besoins.
Idem pour la responsable de Défis Gynéco pour qui, le pagne tissé du 8-Mars leur est rentable, même si ce n’est pas assez: «Nos activités se sont intensifiées et on salue l’initiative qui a été prise par le gouvernement. 1.000 F ou 750 F sur chaque pagne, si tu arrives à tisser beaucoup, tu vas avoir quelque chose. Les tisseuses sont contentes, car s’il est bien vrai qu’elles travaillent sans relâche, côté financier, ça leur rapporte».

Hannifa SAWADOGO


 

Les pagnes made in China décriés

S’il y a un problème le plus partagé par les tisseuses, c’est bien la forte disponibilité des pagnes importés de Chine sur le marché local. L’existence massive de ces pagnes «made in China» porte fortement préjudice, selon la responsable de l’UAP-Gode, aux tisseuses qui restent impuissantes face à la situation. Même s’il y a des lois qui régissent le commerce que les importateurs de ces pagnes venus de la Chine brandissent, Mme Sawadogo pense qu’il faut revoir la copie pour aider les femmes.
Cela pourrait passer, de l’avis de la responsable de l’association Défis Gynéco, par le changement des mentalités. Elle n’a d’ailleurs pas peur de la présence des pagnes «imités» sur les marchés locaux, car le pagne traditionnel burkinabè n’a rien, a-t-elle soutenu, à envier au pagne chinois. Il n’y a pas de complexe à se faire.

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Numéro d'édition: 148

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