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Mutinerie de 2011: les confidences d’un militaire radié

Par arrêté n°2011- 160 /Mdnac/Cab du 7 juillet 2011, le ministre de la Défense et des anciens combattants d’alors, Blaise Compaoré, résiliait, suite à une mutinerie au sein de l’armée, les contrats de 566 militaires des Forces armées nationales pour «faute particulièrement grave contre l’honneur, la morale, la probité, avec incitation au désordre».
A ces 566 militaires s’est ajoutée par la suite une deuxième liste de 60 personnes, sans compter les radiations individuelles à l’issue du procès. A la faveur de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014, ces ex-militaires ont retrouvé la parole et demandent pardon. Nous avons rencontré leur porte-parole, et l’entretien nous renseigne sur bien des choses. Hervé Tapsoba, c’est son nom, est un ex-soldat de première classe. Au moment de la mutinerie en 2011, il était en service au Groupement central des armées, communément appelé Camp Guillaume Ouédraogo. Cette année-là, il n’avait que 28 ans dont 10 bonnes années passées dans l’armée. Aujourd’hui, il a 32 ans et est au chômage, puisque radié de l’armée. Abandonné par sa femme, traînant toujours les séquelles des balles qu’il a reçues d’un de ses frères d’armes à l’occasion de ces mutineries, Hervé Tapsoba a accepté de nous parler des événements de 2011. Confidences !

– L’Economiste du Faso : Que s’est-il passé en 2011 pour que vous exprimiez une telle colère ?
Hervé Tapsoba (Porte-parole des militaires radiés) : Tout est parti des frustrations qu’il y avait au sein de l’armée. Vous savez qu’il n’y a pas de syndicat dans l’armée. Il nous était donc difficile d’exprimer certaines choses.

– De quelles frustrations parlez-vous ?
Je veux parler des traitements dans les services, des relations qu’il y avait entre le sommet et la base. Ceux qui étaient au milieu, c’est-à-dire les intermédiaires entre les gradés et les moins gradés, ne transmettaient pas les doléances des plus petits.

– Cela était-il suffisant pour que les populations soient votre cible à travers pillages, viols et braquages ?
Je ne saurais me prononcer sur des cas de pillages, de viols et de braquages. Personnellement, je ne suis pas mis en cause pour ces faits. Certains parmi nous ont dû répondre de ces actes. Je pense qu’on ne devrait pas en arriver là. Ce sont des actes isolés. Parmi mille personnes, il y en a de bons et de mauvais, dans l’armée comme dans la vie civile.

– Mais c’est à vos chefs que vous devriez exprimer votre mécontentement…
C’est une situation qui est arrivée involontairement. Elle n’a pas été organisée.
Devant cette situation, on n’avait pas de chef militaire qui est resté à côté. Dans ce cas, à qui devrions-nous nous adresser ?

– Que regrettez-vous le plus après ces manifestations ?
Il est bien vrai que nous étions sortis pour demander de meilleures conditions de vie et de travail. Mais de là à en venir au vandalisme, à des pillages, cela est regrettable. Tous ceux qui sont mis en cause regrettent beaucoup leurs actes. Tout acte qu’on mettrait sur notre dos , nous sommes obligés de l’assumer et de demander une fois de plus pardon.

– Y avait-t-il des innocents parmi les radiés, puisqu’il se susurre que l’occasion était belle pour certains chefs militaires de régler leurs comptes avec certains soldats ?
Les officiers ne connaissaient pas particulièrement les jeunes. Les moins gradés que les officiers (je ne dis pas que ce sont eux tous) qui étaient à côté de nous avaient une dent contre certains jeunes. On retrouve donc des noms d’innocents parmi les militaires radiés. La gendarmerie n’a pas fait d’enquêtes. On a simplement envoyé des listes à la gendarmerie.

– N’aviez-vous pas entrepris des démarches en son temps pour qu’au moins les innocents soient blanchis ?
Avec le régime passé, il nous était difficile de le faire. Si nous sommes restés dans le silence pendant 4 ans, c’est parce que nous savions que nous n’étions pas les bienvenus. On ne pouvait pas. La preuve est qu’à la justice, il y a eu des acquittés, des non-lieux et des sursis. Je pense qu’administrativement, il ne revenait pas à l’intéressé de faire valoir ce document parce que l’administration est une continuité. Déjà, si la justice acquitte quelqu’un, l’armée devait prendre la décision de dire qu’elle s’était trompée sur la personne concernée et la réintégrer. Mais tous ceux qui ont bénéficié d’un acquittement ou d’un non-lieu ont été mis dans le même sac que ceux qui ont été condamnés ou ceux qui n’ont même pas été entendus par la justice.

– Ceci voudrait –il dire que vos chefs militaires, après ces acquittements, n’ont pas reconnu un quelconque tort ?
Personnellement, j’ai été jugé parce que mon chef m’a dénoncé. Il a été condamné à 6 mois assortis de sursis. Mais après le procès, il est parti au Mali pendant qu’un autre procès l’attendait dans les deux mois qui suivaient.

– Ce procès a-t-il eu lieu ?
Oui ! Mais à son absence !

– Quel a été le verdict ?
J’ai été condamné à 12 mois avec sursis.

– Et votre chef ?
Il n’était pas là ! Il est même toujours en fonction actuellement. C’est lui qui m’avait dénoncé et j’avais les preuves contre sa personne pour malversations. Condamné, il n’était pas là au deuxième procès parce qu’à l’issue du jugement, on l’a envoyé en mission.

– Qu’avez-vous ressenti après une telle situation ?
Un mécontentement ! Quand on dénonce quelqu’un sans preuve et qu’advient un procès dans lequel on est mis en cause, je pense qu’en tant que gradé supérieur, on devait rester à l’intérieur du pays pour assumer le reste de ce qu’on a commencé.

– On vous a personnellement tiré dans le dos pendant vos manifestations. Qui vous visait particulièrement ?
Je ne peux pas dire que j’étais particulièrement visé.
Cela est survenu peut-être à l’issue d’une incompréhension. C’est arrivé ! (ndlr, les séquelles de cette fusillade sont visibles sur le bras droit et sur le visage).

– Quatre années après, on apprend que beaucoup d’entre vous sont dans la misère totale. Certains sont devenus célibataires par la force des choses, parce que leurs femmes les ont fuis. Dans quel état d’esprit se trouvent actuellement ces militaires radiés ?
C’est le calvaire de 700 à 800 personnes. Après ces événements, on a enregistré des décès, des dislocations de familles.
Des femmes sont parties avec des enfants, certaines sont parties en laissant des enfants, beaucoup sont touchés mentalement. Certains ont essayé de se reconvertir. Il y en a qui sont devenus des vigiles, des boutiquiers, etc. C’est difficile !
– L’insurrection populaire semble être du pain bénit pour vous, puisque vous vous exprimez maintenant. Que demandez-vous concrètement aux autorités de la Transition ?
Que ce soit à l’endroit des autorités de la Transition ou que ce soit à l’endroit de la population, c’est la même demande : le pardon ! Ces autorités sont issues d’un consensus national. Nous ne pouvons que leur demander pardon et leur demander de se pencher sur notre dossier parce que derrière, il y a des centaines de familles, des enfants qui ne vont plus à l’école et qui sont dans la misère.
– Avez-vous appris que certains parmi les radiés ont été réintégrés ?
Oui, je suis au courant. Ils sont à peine 1%.

– Ont-ils été réintégrés longtemps ou peu après leur radiation ?
Peu après. Certains d’entre eux n’ont pas fait une année. Après eux, d’autres ont été réintégrés.

– Avez-vous cherché à comprendre pourquoi eux et pas vous?
C’était sous l’ex-régime. Dieu seul sait pourquoi eux et pas les autres. Je ne sais pas par quelle acrobatie ils ont porté à nouveau la tenue. Certains sont actuellement à l’étranger. Nous ne jetons pas la pierre sur qui que ce soit. Seulement, cette mutinerie est née d’un ressentiment, d’un cumul de problèmes. Elle a profité à tout le monde, du plus petit au plus grand soldat.

– Alors que tous n’ont pas participé à cette mutinerie…
Je ne peux pas dire que tout le monde a participé à cette mutinerie, mais tout le monde l’a cautionnée.
C’est cette mutinerie qui a permis à la population de comprendre qu’il faut qu’elle prenne son destin en main. Comme Norbert Zongo (ndlr, journaliste burkinabè d’investigation assassiné le 13 décembre 1998) nous le disait, «personne ne nous donnera la parole, on l’arrache».
– Vous avez donc arraché la parole. Dites-nous donc si ces réintégrations de vos collègues ne l’ont pas été grâce à des parrainages au sein de l’armée ?
Bien sûr ! D’autres ont été arrêtés et libérés, d’autres ont été conduits à la gendarmerie et ramenés, d’autres y sont allés d’eux-mêmes et y sont restés. Nous n’accusons pas de chef, mais nous disons que la règle n’a pas été suivie. Nous aurions aimé au moins qu’on auditionne les uns et les autres, qu’on fasse les jugements, qu’on distribue les peines avant de radier. Là, on a radié sur proposition du chef d’état-major avant d’enfermer et de juger. Il se trouve qu’il y a des innocents. Sept personnes avaient déposé un recours en annulation du décret signé par le ministre de la Défense en son temps. Si ce jugement avait abouti, on aurait su quels étaient les vrais fautifs et les innocents.

– Voulez-vous une réintégration au sein de l’armée ou au sein la société active de façon générale ?
Nous demandons la réintégration au sein de l’armée.
Nous ne savons peut-être que manier les armes. Maintenant, par rapport à la vision des nouvelles autorités, nous sommes preneurs de toute solution. Même si on va rappeler les gens et suivre la procédure, ce ne serait pas une mauvaise chose. On n’est pas campé sur une position. On nous a fait porter un chapeau qui n’est pas le nôtre.

– Vous réintégrer aujourd’hui ne susciterait-il pas une autre colère chez certains de vos chefs que vous critiquiez et qui sont toujours là ?
La souffrance est une leçon. Si nous revenons, il sera difficile de nous avoir encore pour agir comme on l’a fait. On fera le maximum pour ne pas décevoir quelqu’un.

– Seriez-vous prêts à aller vous «confesser» devant la Commission de réconciliation nationale et des réformes pour lui permettre de cerner davantage les problèmes qui vous ont amenés à agir en 2011 afin de proposer des pistes de solutions pour l’avenir ?
C’est notre devoir de le faire. Si aujourd’hui nous demandons pardon, c’est parce qu’au-delà de tout, nous nous sentons responsables de quelque chose. Si la Commission nous fait appel, nous allons nous confesser et demander pardon.

– Votre demande d’audience avec le Moro Naba n’a finalement pas eu lieu…
En effet, nous avions vu le Baloum Naba qui nous a orientés, mais le protocole nous a dit que le Moro ne reçoit pas ceux dont les problèmes sont déjà passés devant la justice. Nos familles et nos collègues policiers ont tenté en vain, mais il n’est pas exclu que nous revenions à la charge pour espérer le rencontrer.

– Qu’auriez-vous souhaité ajouter pour conclure cet entretien ?
Je renouvelle toutes nos excuses à la population. Nous lui demandons pardon, parce que nous savons que le sorcier peut oublier, mais la maman de la victime n’oublie pas. Nous savons que ce sont des événements qui ont été douloureux.
Nous ne pouvons pas les effacer de la mémoire de tout un chacun, mais nous tenons à présenter à tous ceux qui ont été touchés nos sincères excuses et notre demande de pardon.
Propos recueillis par Alexandre
Le Grand ROUAMBA

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