Tribune

Gestion du risque en milieu rural : Des effets différenciés selon les genres – Par Clara Delavallade-

L’agriculture est la principale source de subsistance pour une grande majorité (environ deux tiers) des ménages sahéliens,1 notamment au Burkina Faso et au Sénégal. C’est aussi une activité sujette à de nombreux risques : des risques collectifs, telles que des précipitations peu fréquentes, des sécheresses, mais aussi parfois des inondations, et des risques individuels, comme le fait de tomber malade.
Par ailleurs, les femmes sont plus vulnérables que les hommes à certains types de risque. Les risques liés à la santé touchent davantage les femmes, en particulier dans cette région du monde. Grossesses, accouchements et enfants qui tombent malade sont autant d’événements qui affectent en premier lieu les femmes et freinent leur activité agricole. Il existe aujourd’hui différents outils financiers pour atténuer les pertes liées à ces différents types de risque. Lequel d’entre eux est-il le plus efficace ?
Pour étudier cette question, notre équipe, composée de chercheurs travaillant à la Banque mondiale, à l’International food policy research institute (Ifpri) et à Innovations for poverty action (Ipa), a mesuré et comparé les effets de quatre instruments financiers sur l’activité agricole, la résilience et le bien-être des agriculteurs, et ont testé si la demande pour ces produits était différente entre hommes et femmes.2
Quatre instruments de gestion du risque ont été étudiés. Le premier est une assurance climatique indicielle, qui offre une indemnisation en fonction de l’eau disponible dans le sol pendant la croissance de la plante.3 Le deuxième est un produit d’épargne simple, sous la forme d’une enveloppe scellée gardée à la maison et dédiée spécifiquement aux dépenses agricoles (achats d’intrants). Le troisième instrument est aussi un produit d’épargne consacré aux dépenses agricoles, mais qui cette fois-ci est gardé par le trésorier du groupe auquel appartient la personne (groupement agricole ou tontine). Enfin, le quatrième produit est un produit d’épargne gardé par le trésorier du groupe mais, lui, destiné aux dépenses d’urgence.
Nous avons travaillé avec environ 800 personnes dans les zones rurales du Sénégal (région de Kaffrine) et du Burkina Faso (région de Bobo-Dioulasso), et utilisé la méthode de l’évaluation aléatoire. Quatre groupes de participants ont été constitués par tirage au sort, et se sont vu offrir la possibilité d’investir dans un produit financier différent.

Montants investis dans l’assurance indicielle (en FCFA)
Montants investis dans l’assurance indicielle (en FCFA)

Début juin 2013, chaque participant a reçu une dotation de 6.000 FCFA, des informations sur l’instrument financier qui lui a été offert, et l’option d’affecter tout ou partie de l’argent reçu à ce produit financier. Un mois après, les participants ont eu l’occasion d’acheter des intrants agricoles au prix du marché. Six mois plus tard, nous avons conduit une enquête pour étudier l’impact de chacun des produits de gestion du risque sur les pratiques et performances agricoles.
Qu’avons-nous observé ? Tout d’abord, la demande est élevée pour tous les instruments de gestion du risque. Seul 1% des personnes n’a pas investi du tout dans le produit qui leur était offert. Les participants investissent en moyenne deux fois plus dans les produits d’épargne que dans le produit d’assurance. Bien que la demande soit plus faible pour cet instrument, les souscripteurs de l’assurance climatique indicielle ont davantage bénéficié de ce produit. Ceux qui ont investi dans l’assurance ont pu dépenser beaucoup plus dans les intrants agricoles et utiliser plus d’engrais que ceux qui ont peu investi. Cela a permis des rendements plus élevés. Investir 1.000 FCFA supplémentaires dans l’assurance indicielle a entraîné une augmentation de 10% du rendement normalisé.
En outre, par rapport aux bénéficiaires du produit d’épargne, les personnes qui ont investi dans le produit d’assurance ont consommé plus de denrées «de luxe» dans le mois qui a suivi, et elles étaient ensuite plus à même d’utiliser leurs propres économies pour faire face à des chocs tels que la maladie, le décès, qui ont eu lieu au cours des six mois suivants d’étude (+4 points de pourcentage). L’assurance indicielle semble donc offrir aux agriculteurs le meilleur moyen de se couvrir contre plusieurs types de risque, non seulement en assurant la récolte contre les intempéries, mais aussi en permettant un rendement agricole plus élevé, qui favorise l’épargne et permet ainsi aux personnes de mieux faire face aux autres types de risque (notamment de santé) qu’elles rencontrent.
Il y a toutefois un bémol. L’étude montre que les femmes investissent beaucoup moins que les hommes dans le produit d’assurance – près de 30% de moins (voir graphique). Compte tenu des impacts positifs de l’achat d’assurance sur l’investissement agricole, les rendements et le bien-être, ce résultat est préoccupant. Pourquoi les femmes souscrivent-elles moins à l’assurance ? Ceci pourrait s’expliquer par le fait que les femmes peuvent avoir davantage recours à des réseaux de solidarité informelle en cas de problème, ou bien que la taille du terrain qu’elles cultivent est en moyenne plus petite, ou encore que le type de culture sur leurs terres demande peut-être moins d’eau. Or, même en tenant compte de tout cela dans l’analyse, les femmes souscrivent significativement moins à l’assurance climatique indicielle que les hommes.
En réalité, les femmes sont principalement vulnérables aux risques liés à la santé : risque lié à la grossesse et à l’accouchement, et risque lié aux maladies des enfants, en particulier dans des régions où les taux de fécondité sont très élevés. Un produit d’assurance indexé sur les précipitations, qui n’assure pas ces risques touchant en premier lieu les femmes, a ainsi moins de valeur pour elles que pour les hommes.
Dans un contexte où l’assurance indicielle a le vent en poupe, notre étude suggère que les politiques de gestion du risque cherchent à améliorer ou compléter cet instrument afin d’en faire bénéficier autant les femmes que les hommes. Ceci d’autant plus que les gains apportés par l’assurance indicielle sont significatifs.
www.poverty-action.org/burkinafaso
info-burkinafaso@poverty-action.org
www.povertyactionlab.org
jpaleurope@povertyactionlab.org


 

Innovations for poverty action en bref

Innovations for poverty action (Ipa) et J-Pal Laboratoire d’action contre la pauvreté ont pour mission de découvrir et de divulguer des solutions efficaces pour lutter contre la pauvreté dans le monde. En partenariat avec les décideurs politiques, Ipa et J-Pal conçoivent, évaluent rigoureusement et aident à améliorer les programmes de développement, ainsi que la manière dont ils sont mis en œuvre.

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