Arouna Nikiéma, Pdg de la société de gardiennage Brigade burkinabè de sécurité (Bbs). (DR)

Sociétés privées de gardiennage : un secteur en proie aux dérives

• 80% des sociétés en difficulté financière

• Fréquents arriérés de salaires des vigiles

• Le secteur a besoin  d’être professionnalisé

La sécurité et la protection des biens mobiliers et immobiliers des entreprises et des particuliers contre différentes formes de risques sont le cœur de métier des sociétés de gardiennage. A côté des forces de l’ordre et de sécurité, les vigiles représentent une source de sécurité supplémentaire sollicitée aussi bien par des services publics que privés. L’insécurité et l’incivisme ambiants ont dopé les activités du secteur.

Les patrons de ces sociétés vivent des fortunes diverses. Ils doivent conjuguer leur quotidien avec les humeurs des partenaires. Pour les patrons, la grosse épine, ce sont les retards de paiements des prestations. Ces retards ont pour conséquences des arriérés de salaires. Toute chose qui joue sur le moral des vigiles sur le terrain et sur la qualité du travail. Les patrons les plus consciencieux sont obligés de trouver des solutions alternatives en attendant les paiements.
«Il nous faut souvent attendre entre deux à six mois pour rentrer en possession de nos sous. Donc, nous sommes souvent obligés de nous endetter auprès de nos banques partenaires pour payer nos vigiles afin qu’ils n’abandonnent pas leurs postes», confie Kadidia Compaoré, gérante de l’agence Betsaleel. Dans cette situation, des entreprises se retrouvent dans une santé financière fragile.
Jadis assurée par chaque entreprise, la sécurité s’est ensuite externalisée, explique Arouna Nikiéma, Pdg de la société de gardiennage Brigade burkinabè de sécurité (Bbs) qui totalise près de 20 ans dans le domaine. Avec ce basculement, les entreprises partenaires ont cependant omis le règlement spontané des factures qui, en réalité, constituent des salaires pour les prestataires.

Kadidia Compaoré, gérante de l’agence Betsaleel. (DR)

Kadidia Compaoré, gérante de l’agence Betsaleel. (DR)

«Les partenaires mettent les sociétés de gardiennage sur le même échiquier que les fournisseurs d’équipements. En dehors de quelques rares partenaires ; vous ne trouverez pas de structures qui vous paient avant 60 jours après votre dépôt de factures», s’insurgent les professionnels du secteur.
Ces retards de paiements ont souvent provoqué des ruptures de contrat entre certaines sociétés prestataires et leurs partenaires. Pour Arouna Nikiéma, près 80% des sociétés de gardiennages sont affectées par les retards de paiements. Business oblige, elles sont amenées à opter pour leur image vis-à-vis de l’opinion. «Les sociétés de gardiennages qui n’ont pas une bonne santé financière sont obligées d’accuser des arriérés dans le paiement. Et le public voit simplement que l’agent n’a pas été payé par sa société. Du coup, on conclut que les sociétés de gardiennage ne paient pas leurs employés alors qu’au fond, c’est parce qu’on a beaucoup de clients qui ne s’acquittent pas des factures des sociétés de gardiennage à temps», dixit le Pdg de Bbs.
Mais à ce niveau, tous ne font pas preuve de bonne foi. «Les exigences professionnelles en matière de sécurité sont souvent bafouées par les bénéficiaires», avoue Kadidia Compaoré à la lumière de sa dizaine d’années d’expérience: les appels d’offres sont malmenés après coup.
Les chiffres souvent en déphasage avec les normes exigées pour la sécurisation d’un domaine donné, par rapport au nombre de vigiles demandés.
La pratique qui s’est installée dans le secteur est la réduction du nombre de vigiles requis, aux dires de certains prestataires. Et cela n’est pas sans conséquences. Dans bien des cas, des pertes sont enregistrées. Et c’est à la société prestataire de rembourser. «Les cas de vol et de perte sont souvent utilisés comme prétexte pour changer de prestataire», nous confie Amidou Yarbanga, superviseur à Vip services.
Selon que le client soit un particulier, un service public ou privé, les sociétés sont victimes de la concurrence. Soumis à la loi de l’offre et de la demande, et face au trop plein de services de gardiennage opérant sur le marché, les clients se rabattent sur les moins-disants. Très peu d’entre eux se soucient de la qualité du service.
«Ils préfèrent les moins-disants lors de la soumission aux marchés. Certains proposent en deçà de 45.000 F CFA par mois pour un vigile, et ils exigent que le travail soit bien fait», s’exclame Amidou Yarbanga. A noter que les salaires et les taxes sont à la charge de l’entreprise prestataire.

Le prix de la sécurité
Les sociétés de gardiennage critiquées pour la faiblesse de rémunération des vigiles s’organisent. Suite aux conclusions de l’Assemblée générale(Ag) des sociétés privées de sécurité, tenue les 26, 27 et 28 avril 2012, les promoteurs du domaine ont d’un commun accord fixé l’offre commerciale minimale de prestation de services à 75.000 F CFA. Ce qui peut leur permettre de verser à leurs vigiles au moins un salaire à la hauteur du Salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig), soit 39.241 F CFA.
En attendant que cette mesure soit généralisée, l’autre défi à relever reste la qualité des prestations. Sur les plus de 200 entreprises prestataires recensées par le ministère en charge de la Sécurité, très peu sont de vraies professionnelles : «Nous souhaitons que l’accent soit mis sur la formation des agents, notamment pour ce qui concerne la qualité de l’accueil», cette préoccupation de Edmond Sawadogo de Bitel communication est partagée par les demandeurs qui attachent du prix à l’image de leurs structures.
Il est évident que ces derniers acceptent difficilement de voir les agents de sécurité postés dans un piteux état devant leurs services. Les hôtels et les banques sont très exigeants sur la tenue et le look des agents. Pour le dernier cas précisément, aucune erreur n’est tolérée : «Nous sommes très rigoureux à ce niveau, les vigiles doivent avoir une tenue propre et en plus, ils doivent être bien armés», précise le responsable d’une institution financière qui préfère garder l’anonymat.
Les structures partenaires s’insurgent par ailleurs contre les arriérés ou les retards de paiements des salaires et les sanctions pécuniaires dont sont souvent victimes les gardiens. Dans la plupart des situations, les clients sont obligés de conjuguer avec l’abandon temporaire ou définitif de poste de certains agents qui préfèrent jongler pour joindre les deux bouts.
Pour l’homme d’affaires Moulaye Ouédraogo, il importe que les promoteurs prennent les dispositions nécessaires pour éviter les désagréments : «Pour notre sécurité et celle de nos familles, nous avons tous intérêt à ce que les vigiles soient dans de bonnes conditions de travail. Nous interpellons fréquemment leurs patrons sur cet aspect». Les clients sont unanimes sur la nécessité de professionnaliser le secteur. Dans la même veine, le chef du bureau de Coordination des activités de sécurité privée et de suivi de la réglementation (Caspr), Lazare Tarpaga, au cours d’une rencontre avec les promoteurs de sociétés privées de sécurité en avril 2014 à Ouagadougou, a dénoncé la pratique peu orthodoxe constatée dans le domaine. «Des promoteurs de sociétés privées de sécurité infligent à leurs vigiles des sanctions par le portefeuille qui sont de nature à les fragiliser, voire à les déstabiliser, au point de les faire tomber dans un état d’indigence. Ils deviennent ainsi des sources d’insécurité pour la quiétude sociale, compromettant ainsi l’atteinte des objectifs communs : assurer la sécurité de tous», avait-il précisé.


 

 

La cyber-sécurité, un défi majeur

 

La société de gardiennage désigne toute entreprise qui exerce une activité consistant à fournir aux personnes physiques ou morales des services ayant pour objet la sécurité des biens meubles et immeubles, ainsi que celle des personnes ayant rapport directement ou indirectement à la sécurité de ces biens, selon le Decret N°97-533/Pres/Pm/Mats du 28 novembre 1997 portant réglementation des activités des sociétés de gardiennage. Selon la coordination des activités de sécurité privée et de suivi de la réglementation, on dénombre environ 200 sociétés privées de sécurité au Burkina.
Les promoteurs devront mettre un accent particulier sur la formation. En effet, le défi qui s’impose à ces acteurs dépasse le simple cadre de la protection physique. Les agents de sécurité doivent désormais faire face à la cybercriminalité, avec notamment la protection des données.

 

CD

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Numéro d'édition: 84

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