Attaques des sociétés minières: un risque de rétrécissement du secteur

• Des sites à l’arrêt

• Des contraintes budgétaires au niveau de l’Etat

mines_prop-83L’instabilité politique et la violence observées le 30 octobre dernier ont eu un impact énorme sur les mines d’or du Burkina. Semafo, la mine d’Essakane, Bissa Gold et autres grandes mines ont été touchées. Cependant, les gros dégâts sont constatés au niveau des mines semi-industrielles. Pour Elie Ouédraogo, président de la Chambre des mines du Burkina, il sera difficile pour ces mines de reprendre du service.

 Elie Ouédraogo, président de la Chambre des mines du Burkina (Cmb). (Ph: Yvan SAMA)

Elie Ouédraogo, président de la Chambre des mines du Burkina (Cmb). (Ph: Yvan SAMA)

-L’Economiste du Faso : Quelques jours après les attaques que les mines ont subies, que peut-on en dire ?
Elie Ouédraogo, président de la Chambre des mines du Burkina (Cmb): Nous allons d’abord remercier L’Economiste du Faso pour l’intérêt qui est porté au secteur, mais avant tout propos, nous voulons au nom de l’ensemble des membres de la Chambre des mines, une fois de plus, exprimer nos sincères condoléances aux familles qui ont été touchées et affectées par des pertes en vies humaines et souhaiter un prompt rétablissement à ceux qui sont blessés, et souhaiter que de manière globale la paix, le calme et la sérénité reviennent dans notre pays. Ce sont des conditions essentielles pour toute activité.
Face à ces pertes en vies humaines, le pays traverse une étape décisive et importante de son histoire.
Il est quelque peu gênant d’évoquer les dégâts matériels, mais c’est effectivement une préoccupation de la Cmb qui, comme beaucoup d’opérateurs, a été, à travers certains de ses membres, touchée par les actes de vandalisme.
Ce qui est dommage, c’est que cela continue au niveau du secteur minier. Le fait que les mines soient dispersées un peu partout sur le territoire rend la sécurisation un peu plus difficile et permet à ces pêcheurs en eau trouble de profiter de la situation difficile que traverse le pays pour se livrer à ce qu’on peut qualifier véritablement d’actes de vandalisme, un banditisme qui ne dit pas son nom.
Nous voulons à ce niveau remercier le chef de l’Etat de la transition pour le communiqué numéro 7 qui a été fait à ce propos pour stigmatiser ces actes de vandalisme et de banditisme concernant le pillage des sociétés minières, invitant les populations riveraines à se dissocier de ces actes de banditisme et surtout qui a indiqué que ces actes sont considérés comme une atteinte à l’économie nationale.

– Y a-t-il un risque sur l’apport du secteur minier dans le Pib de l’Etat ?
L’apport du secteur minier dans la croissance du pays, dans le Pib, est estimé à plus de 20%. C’est très important. Vous n’êtes pas sans savoir que l’or est depuis 2009-2010 le premier produit d’exportation du pays et en termes de contribution au budget, cela compte énormément.
Donc, quand vous avez un tel secteur, il faut faire en sorte qu’une telle contribution puisse augmenter plutôt qu’il y ait des actes qui amènent à une régression. Et ce type d’actes, d’attaques des sociétés minières, est le pire des signaux que l’on puisse envoyer aux investisseurs.
– Il y a certaines allégations qui font croire que telle mine appartient à un tel et telle autre à un autre individu. Peut-on s’y fier ?
Pour construire une mine moyenne, il faut au minimum 100 à 150 milliards de F CFA. Ce n’est ni l’Etat ni les Burkinabè qui investissent dans les mines, nous ne sommes que des partenaires de ces sociétés-là. Ces mines sont cotées en bourse et reçoivent leurs financements de la valeur de leurs actions cotées en bourse, et de la confiance de ceux qui ont l’argent et qui achètent les actions, de la capacité de la société à rétribuer et à rémunérer les actions.
Mais de telles attaques amènent les investisseurs à se retirer de l’investissement dans le secteur minier. Avec internet, ça va très vite et depuis ces attaques, toutes ces sociétés qui ont des investissements au Burkina ont vu la valeur de leurs actions baisser d’au moins 50%.
Parce que, comme je vous l’ai dit, ce sont des investisseurs institutionnels, extérieurs, ceux qui cotent en bourse, qui achètent les actions et permettent à la société d’investir. Si eux n’ont plus confiance, qu’ils disent que ce secteur est trop risqué, que les biens et les personnes n’y sont pas en sécurité, la nouvelle va très vite.
Le secteur minier à ceci de particulier qu’il est très capitalistique, mais en même temps, il est très versatile. Il suffit que quelqu’un qui achète des actions au Burkina dise: «Vendez mes actions parce que je n’ai plus confiance au Burkina». Et les titres commencent à plonger. Et si cela se fait, la trésorerie de la société s’assèche et cela devient un problème pour les sociétés en production et surtout pour les projets qui ont besoin d’argent pour construire les mines et c’est le gros risque. Que cela n’entraîne pas le rétrécissement du secteur. Si l’impact de ces agissements occasionne des rétrécissements des activités des mines, on va se retrouver dans des situations extrêmement difficiles. Dans le budget de l’Etat, la contribution du secteur minier est comptabilisée, cela va donc créer des contraintes budgétaires au niveau de l’Etat. C’est tout l’enjeu que ces fauteurs de troubles ne comprennent pas. Nous nous réjouissons que les premiers responsables du pays aient compris notre message et aient, à travers le communiqué, stigmatisé et pris en compte ces agissements en disant que ces actes de vandalisme sont considérés comme une attaque à l’économie nationale et seront traités comme tels.

– A ce jour, est-ce que vous avez une idée du nombre de sites miniers qui ont été attaqués ?
Nous sommes en train de rassembler les éléments, mais selon les dernières nouvelles, il s’agit d’une organisation bien ficelée et bien organisée. Il s’agit d’orpailleurs qui attaquent les sociétés minières industrielles, qui cherchent d’abord le minerai qui contient l’or et ensuite ils attaquent les magasins pour le cyanure. Ils ramassent et juste à côté ils traitent, avec tout l’impact que cela a sur l’environnement.
Nous étions en train d’amener les acteurs de l’orpaillage à aller vers la petite mine. On sait que l’on ne peut pas supprimer l’orpaillage, même si vous en décidez, cela ne sert à rien, compte tenu de son caractère spontané, sporadique, sauvage. L’idée est de l’amener vers la semi-mécanisation, c’est plus structuré et du côté de l’environnement, c’était plus sécurisant. Un certain nombre de promoteurs étaient en train de cheminer dans ce sens: Somika, Epsilon, etc. Tous ces promoteurs ont été attaqués et les mines saccagées. Et évidemment, il y a les grandes mines, déjà parce qu’il y a du minerai qui est saccagé et dans les magasins, il y a des stocks de cyanure. C’est comme des bandes organisées par des groupes d’orpailleurs qui viennent et qui essayent de soulever les populations riveraines.
Une réalité est là, les attentes des populations riveraines vis-à-vis des entreprises minières implantées dans leurs localités sont énormes. Et malgré notre bonne volonté, ce n’est pas possible que l’on puisse satisfaire toutes ces attentes. Il y a donc une situation potentielle où on peut utiliser les populations riveraines, soit en disant que telle mine appartient à tel dignitaire et dans le mouvement, on les entraine alors que ce que l’on vise, ce sont le stock de minerai et de cyanure. C’est ce que nous déplorons et nous espérons avec les mesures prises par les autorités de la transition qu’on arrivera à arrêter ces actes de vandalisme.

– S’agit-il de mieux sécuriser les sites?
Il s’agit de mieux sécuriser les sites et vous savez que nous avions anticipé cette problématique en sollicitant et obtenant du Gouvernement la mise en place de l’Onasim : Office nationale de sécurisation des sites miniers. La Chambre des mines travaille beaucoup avec l’Onasim et nous espérons que cela sera l’occasion de mettre en place ce dispositif de sécurité qui est logé au niveau du ministère de l’Administration territoriale et de la sécurité.

– Peut-on dire qu’il y a des sites à l’arrêt aujourd’hui à cause de ces attaques?
Oui, il y a des sites à l’arrêt.

– Bissa Gold par exemple ?
Non, Bissa Gold n’est pas à l’arrêt. Ses responsables sont en discussion avec le personnel. En fait, cela dépend du degré d’actes de vandalisme. Il y a aussi les petites mines, les semi-mécanisées, qui sont à l’arrêt parce que saccagées.

– Vous allez diligenter une enquête ?
A la rencontre avec le chef de l’Etat de la transition, la Chambre des mines est membre du Patronat. Nous occupons d’ailleurs la vice-présidence chargée des relations extérieures. Le problème a été soulevé pour l’ensemble des opérateurs qui ont subi des préjudices et il est décidé qu’une commission sera mise en place pour évaluer les dégâts et voir quel type d’accompagnement serait possible. Mais ce qui est important, c’est d’arrêter le phénomène, parce que s’il ne s’arrête pas, la chute des valeurs des actions des sociétés en production va être telle que le secteur minier risque d’être définitivement compromis. Nous avions déjà quelques difficultés avec le cours de l’or qui est aujourd’hui à 1.100 dollars l’once, alors que l’on l’a connu à 1.900 et qu’on le pronostiquait à plus de 2.000. C’est déjà compliqué pour le secteur minier, et il faut éviter qu’à ce problème international du secteur minier ne s’ajoute un problème particulier. Vous savez qu’il y a Ebola en Afrique de l’Ouest et que c’est un phénomène qui pénalisait énormément. Si en plus de tout cela on ajoute un thème relatif à l’insécurité des personnes et des biens -critère premier qui renvoie à la stabilité, et quand c’est manifeste que cela renvoie à des faits concrets et lisibles- les gens ne s’imaginent pas les conséquences. Et pour se relever de cela, rappeler les investisseurs et les ramener, cela va être difficile. C’est en connaissance de cause que nous lançons ce cri du cœur pour l’arrêt rapide afin que le secteur minier se retrouve et que les investisseurs ne fuient pas notre pays.
Nous tenons à dire à nos investisseurs principaux que le problème est pris au sérieux au plus haut niveau de l’Etat et que des dispositions sont prises pour sécuriser les sites miniers à travers l’Onasim.

– Avec cet évènement, l’adoption du code minier est encore retardée.
Nous ne sommes pas forcement contre l’adoption d’un nouveau code. Il y a des choses que l’on peut améliorer. La mise en place d’un fonds de développement local, pour vous dire pourquoi les orpailleurs envahisseurs arrivent à monter les populations, c’est parce qu’il y a des faiblesses. Nous sommes disposés et nous avons marqué notre accord pour voir comment on peut contribuer d’avantage.
Mais une fois de plus, il ne suffit pas seulement d’interpeller les sociétés minières. En aucun moment, ces sociétés ne peuvent se substituer à l’Etat. Nous allons jouer notre rôle, nous sommes prêts à apporter notre contribution, mais il faut que celle de l’Etat aussi arrive pour qu’ensemble on ait une masse critique d’actions et de projets qui puissent aider au développement. Nous sommes prêts à discuter, évidemment dans des conditions supportables par nos activités, sans que cela ne remette en cause intrinsèquement la solidité de nos activités. Nous sommes ouverts à ces discussions, de même que du côté de l’environnement, comme du côté de la fiscalité, il y a trop de complexités. Il y a des procédures que l’on peut alléger, faciliter.
Le Burkina est pénalisé du point de vue de la compétitivité du secteur minier par rapport à des pays comme le Ghana et la Côte d’Ivoire. D’abord il n’y a pas le coût d’approche. Pour une mine de même gisement au Burkina et en Côte d’Ivoire, un investisseur préfèrerait aller en Côte d’Ivoire.
En plus, il n’y a pas de problèmes d’eau comme au Burkina. La mine dépense plus en eau et en électricité, et le coût de l’électricité ici au Burkina est très élevé, surtout quand on sait que l’énergie représente 50% des dépenses.
Il y a autant de choses que le code minier devrait et doit rectifier pour que l’on puisse permettre au Burkina d’avoir un niveau de compétitivité acceptable. La Côte d’Ivoire est devenue un nouvel eldorado.
Si nous ne valons pas mieux qu’eux, pourquoi vouloir que les gens investissent ici, surtout que l’on attaque les mines actuellement.

– Il y a 8 mines en fonction, est-ce que vous confirmez qu’elles sont toutes en fonction ?
Elles sont toutes en fonction. Il y a même certains des membres qui, personnellement, ont été attaqués parce que les gens s’imaginent qu’ils dorment avec de l’or. Alors que l’on ne produit pas de l’or pour stocker, c’est immédiatement acheminer par avion. Mais les mines qui ont été vraiment saccagées sont semi-mécanisées. Il y a eu des tentatives sur les mines industrielles, mais le communiqué des autorités a atténué le préjudice. Un autre aspect est qu’il y a des mines en exploration dont les permis d’exploitation ont été envahis par des orpailleurs installés sur leurs périmètres.
Même les sociétés en recherche ont été attaquées.

– Vous n’avez pas encore évalué le préjudice ?
Il y a une commission qui a été mise en place et on va s’inscrire dans cette optique là pour y voir plus clair.

– Un appel à lancer aux populations?
Nous allons dire aux populations riveraines que nous souhaitons un partenariat avec elles. Nous travaillons à le faire. Mais il faut que ces populations entendent le message des autorités concernant l’appréciation juste des faits et actes qui sont purement et simplement des agissements de banditisme. Il faut les considérer comme tels et s’en démarquer.
Et dire aux investisseurs que les plus hautes autorités de la transition ont pris le problème à bras-le-corps. Que les dispositions sont prises et que le souci de la préservation et de la garantie de sécurisation des biens et des personnes est pris en compte au plus haut niveau.

 


 

Le chef de la transition menace les vandales

Le 3 novembre dernier, le Lieutenant-Colonel Yacouba Zida signait un communiqué menaçant les auteurs des attaques subies par les opérateurs miniers. «Il m’a été donné de constater que depuis quelque temps, des individus, se basant sur des allégations, s’en prennent aux biens et équipements des sociétés minières légalement reconnues et installées au Burkina Faso» ; et de prévenir les éventuels auteurs que « en tout état de cause, ces actes seront considérés comme étant une atteinte à l’économie nationale ».
La sortie du chef de la transition témoigne de la gravité de la menace et des risques que ces attaques ciblées font courir à l’économie nationale.
Le secteur minier étant une des mamelles de notre économie, il a décidé d’user de grands moyens pour protéger les sites. Des instructions auraient été données dans ce sens. Cependant, L’Economiste du Faso n’a pas pu avoir la confirmation d’un dispositif particulier autour des mines. Sous l’ancien Gouvernement, une unité de surveillance de sécurisation des sites avait vu le jour. C’est peut être l’occasion de la mettre effectivement en œuvre. Plusieurs entreprises industrielles et semi-mécaniselles ont reçu la visite de vandales, intéressés uniquement par le minerai en attente de traitement au cyanure et par les bâtons de dynamite. Ce qui donne une indication sur les auteurs.

Entretien réalisé par AT et NK

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Numéro d'édition: 83

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