Ahmed Azirar est économiste, professeur à l’ISCAE Casablanca, fondateur de l’Association marocaine des économistes d’entreprise (AMEEN).

Et si l’on créait un Erasmus africain de la jeunesse? – Par : Ahmed Azirar

La population africaine doublera d’ici à 2050. Ce qui constitue un phénomène mondial inédit. Même la Chine n’a pas fait autant en un laps de temps si court. Dans les deux milliards d’âmes que comptera le continent noir, la jeunesse domine, et constituera soit la clé du développement, soit le goulot bloquant.
Tout dépendra de l’effort d’éducation qu’on fournira pour préparer cette jeunesse qui en veut et qui l’exige.  En clair, si cette jeunesse n’est pas éduquée comme il faut, illico presto, l’Afrique sera le monstrueux problème pour elle-même et pour le monde. Dans le cas contraire, l’Afrique sera le garant des «quarante glorieuses» du XXIe siècle ; pour le bien de tous.
Pour l’heure, l’actualité africaine reste dominée par les questions de migrations clandestines, de sécurité et des demandes de refuge en Europe essentiellement ; au point que les médias et les malhonnêtes parmi les politiques font de cette «crise» un fonds de commerce et bousculent l’ordre politique en Europe et aux USA.
La peur, devenue une valeur qui se vend bien, pénètre les tréfonds des populations, qui ne savent pas que les migrations et le refuge constituent le problème éminemment interne à l’Afrique et que la proportion qui concerne l’Europe, quand bien même celle-ci a dépassé les USA depuis 2014, reste marginale. Et, surtout, que l’Allemagne qui a recueilli un million de réfugiés et de migrants en 2015-2016, est heureuse d’avoir doté son économie et sa société d’une force productive hautement profitable et à moindre coût.

«Investir dans la jeunesse africaine commence là où c’est capital et urgent: l’éducation, la mobilité des étudiants et des talents»

De sorte que l’Europe, bousculée par ses forces politiques montantes d’extrême droite, et surtout par une concurrence vive exercée en Afrique par les émergents, Chine et Inde en tête, se rappelle de ses engagements antérieurs en Afrique (Cotonou 2000, et Partenariat stratégique de 2007) et cherche à dynamiser la coopération eurafricaine. L’idée que les Européens aiment toujours les Africains, à la condition qu’ils restent chez eux, fait du chemin. C’est le sens que semble prendre la cinquième conférence au sommet que tiendront en novembre prochain, à Abidjan, l’Union africaine et l’Union européenne. Et, qui plus est, sous un mot d’ordre mobilisateur et qui capte les esprits: «Investir dans la jeunesse africaine» ; même si tout le monde sait que ce sont les migrations et la sécurité qui retiennent les esprits en premier. Oui ! La jeunesse africaine, source de problèmes et de questionnements aujourd’hui, peut être la solution et le ciment d’un partenariat vertical profitable autant aux Européens qu’aux Africains. La vision 2063 de l’UA («L’Afrique que nous voulons») souligne parfaitement que le développement de l’Afrique ne passera pas par l’aide internationale, mais par l’éducation et le partenariat équitable.
La conférence organisée à Casablanca le week-end dernier sous le thème «Africa Convergence», a mis au-devant de la scène une pléiade de jeunes créateurs, talents et entrepreneurs africains qui ont presque tous eu la chance de se former à l’étranger. En revenant chez eux, ils insufflent une dynamique nouvelle qui n’aurait jamais existé si ce n’était l’éducation reçue. En outre, ces talents sont presque tous des initiateurs de partenariats féconds entre leurs pays formateurs et leurs pays d’implantation. Beaux exemples, mais malheureusement peu nombreux.
Celles et ceux parmi les jeunes Africains qui ont eu la chance de payer leurs formations à l’étranger ou de bénéficier de bourses sont peu nombreux et, qui plus est, leur nombre est en baisse. Ceux et celles qui osent quitter le confort occidental pour «rentrer au bercail» sont encore moindres.
C’est pourquoi investir dans la jeunesse africaine commence là où c’est capital et urgent: l’éducation, la mobilité des étudiants et des talents. Si un Marshall devrait exister, c’est à ce niveau qu’il serait le plus utile.
C’est là un beau projet, concret, utile et profitable à tous, par lequel l’Union pour la Méditerranée, l’Union africaine et l’Union européenne peuvent donner un signal fort aux jeunes africains. Projet dont la réalisation dépend, il est vrai, de l’existence d’un réel engagement politique, d’un financement conséquent et surtout d’une organisation efficiente.
L’internationalisation du système européen d’enseignement supérieur et de la recherche en cours, et en difficile concurrence avec les USA et les nouveaux émergents, peut trouver en Afrique une voie d’expansion salutaire. A condition qu’elle dépasse les simples délocalisations de diplômes.o
Renforcer les hubs régionaux

Un Erasmus africain peut non seulement challenger les systèmes éducatifs locaux et ouvrir les frontières pour d’autres motifs que politiques ou environnementaux, mais aussi renforcer l’identité africaine dans l’esprit de la jeunesse continentale.
Le renforcement des actuels efforts fournis dans l’enseignement supérieur des pays africains peut se corser davantage par la mobilité à grande échelle des étudiants africains, qui aidera ces acteurs du futur à mieux se connaître, à combattre le complexe d’infériorité qui bloque nombre d’entre eux et  à sortir de la boîte mentale dans laquelle les ont enfermés les frontières coloniales artificielles.
Le faire par étape et de manière pragmatique en bâtissant sur l’existant peut être un gage de réussite. La relative mobilité ayant déjà lieu en Afrique où certains hubs régionaux se constituent tant en Afrique australe, de l’Est, de l’Ouest, qu’au Nord, est le levain de départ.
Renforcer ces hubs régionaux en travaillant sur des filières d’enseignement et de recherche choisies peut tracer la voie. Les recenser pour mieux les connaitre est un travail d’approche utile à entreprendre d’ores et déjà.

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Numéro d'édition: 250