Félicien Oké, archiviste ; expert en gestion du patrimoine culturel

Journée mondiale du patrimoine : Pouvoir culturel et économique au Burkina-Faso. Par – Félicien Oké.

Le patrimoine audiovisuel englobe les œuvres télévisuelles, radiophoniques et cinématographiques, l’essentiel de notre héritage des XXe et XXIe siècles. Mémoire du monde moderne, incontournables compléments de l’écrit et des photographies, ces archives sont d’une saveur toute particulière : elles nous rendent l’histoire vivante ; le passé audible et visible. Aussi véhiculent-ils des éléments identitaires significatifs des peuples de l’oralité, y compris du Burkina-Faso.Capitale mondiale du cinéma africain par le FESPACO; unique sanctuaire de la mémoire filmique du continent par la cinémathèque africaine de Ouagadougou, le pays des Hommes intègres conserve dans son fonds un pan capital de l’héritage audiovisuel de l’humanité. Avec la révolution technologique, la numérisation ; la commercialisation de ces archives est une énorme niche d’opportunités financières, encore inexploitées. Plus qu’une (res)-source économique, c’est des piliers entiers de la mémoire africaine qui s’effondrent. C’est un patrimoine extrêmement fragile, et sa sauvegarde appelle l’urgence dans l’action.

Patrimoine audiovisuel : entre mémoire collective et capital culturel
Les Burkinabè sont un peuple de génies. Son effervescence culturelle croissante ainsi que sa vitalité artistique et créatrice sont emblématiques de l’exceptionnelle richesse de son patrimoine culturel : on y dénombre des trésors de chants, de danses, de rites, des contes, de rythmes ; mais aussi de jeux, des connaissances en médecine traditionnelle, en savoir-faire traditionnels liés à l’artisanat local… Certaines de ses expressions culturelles ont reçu un label mondial. Leur valeur universelle exceptionnelle leur confère une inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO : les ruines de Loropéni (2009), les pratiques et expressions culturelles liées au balafon sénoufo (2012). Depuis les indépendances à nos jours, ces expressions ont inspiré de nombreuses productions audiovisuelles et leurs archives sont des vecteurs d’identité et la fierté des peuples Mossi, Samo, Dioula, Bissa, Birifor… Les fonds analogiques de Radio-Burkina recèlent par exemple des émissions culturelles comme «La nuit des temps», «Regards»… qui retracent les coutumes et interdits familiaux chez les Saaba, la parenté à plaisanterie en pays Lobi et les rituels de deuils chez les Dagara. Les archives audiovisuelles sont garantes de l’identité et de la fierté des peuples: elles fixent et conservent sur leurs supports l’âme des peuples et des communautés, qui s’exprime dans ses traditions et ses pratiques enregistrées.
En effet, au rendez-vous de la mondialisation, au banquet de l’universel, ce que le Burkina-Faso a d’authentique à faire valoir réside dans la richesse de sa diversité culturelle. Des pans de ce trésor sont conservés par de nombreux producteurs de films, dans les télés et radios publiques et privées. Ces archives deviennent ainsi des supports et vecteurs de promotion du patrimoine culturel de notre pays. Grâce à la numérisation, les bandes ont une deuxième vie et s’offrent à de nombreux usages qui laissent entrevoir une énorme rentabilité financière.

Mémoire audiovisuelle : un trésor dans la poubelle
Dans le silence de nos radios, télévisions et cinémathèques, les œuvres audiovisuelles sont en péril de dégradation ou de destruction. En Afrique, à la prédation humaine et à l’insuffisance de moyens techniques s’additionnent l’absence d’expertise pointue en conservation, l’inexistence de plan de sauvegarde et de budget approprié…Malgré cette situation critique, ces archives sont en pleine renaissance.
Tout d’abord, le public africain a un besoin vital de sa propre image. Le succès fulgurant du cinéma nigérian; Nollywood; en est une parfaite illustration. Devant le petit écran, dans les salles de cinéma, c’est le plébiscite des contenus en lien avec l’environnement culturel de l’Afrique. Au Sénégal, des études attestent que les pics d’audience à la télévision coïncident avec la diffusion des séries locales ; meilleur créneau de rentabilité publicitaire pour les chaines. C’est le triomphe de la rediffusion des séries et feuilletons cultes dans années 80 et 90, avec à la clé une renaissance et un recours permanent à leurs archives.
Ensuite, au plan mondial; l’Afrique, avec son fonds particulier audiovisuel, se vend et suscite des intérêts marqués des ressortissants du Nord. Le développement croissant des agences spécialisées dans la vente et l’achat de fonds d’archives audiovisuels en est en l’exemple. Les télévisions, ainsi que les sociétés de production audiovisuelle, sont devenues de grandes consommatrices d’archives: c’est le commerce de la mémoire. Les archives audiovisuelles ont un intérêt commercial du fait qu’elles sont généralement réutilisées pour réaliser de nouvelles productions (documentaires historiques par exemple) pour un marché potentiel constitué d’un public avide d’histoires. Avec l’apparition de nouvelles chaines et des réseaux de diffusion, les besoins en contenus accroissent. Mais, les diffuseurs disposent rarement de moyens suffisants pour développer des productions propres. Ainsi, ils se réfèrent aux fonds audiovisuels des autres télévisions, généralement publiques, pour alimenter leurs grilles de programmes. Et c’est là qu’émerge tout l’enjeu financier des archives.
De même, l’obsession mémorielle de la fin du vingtième siècle a fait naître un nouveau goût pour les archives : la popularité des docu-fictions qui mêlent images d’archives et scènes reconstituées. On assiste donc à la montée en puissance des compilations dans l’industrie du disque, des coffrets thématiques dans l’industrie audiovisuelle et de la multiplication des émissions à base d’archives à la télévision, au cinéma et à la radio. Le succès des émissions à base d’archives est donc indéniable auprès d’un public nostalgique du temps passé : la nostalgie est devenue une mine d’or en matière de divertissement radiophonique et télévisuel.
L’Internet offre des possibilités de vente en ligne d’extraits. A l’’Institut national de l’audiovisuel en France, la vente d’une minute de corpus est estimée à 400.000 FCFA.



De la sauvegarde des archives audiovisuelles

La mise en place du plan de sauvegarde et de numérisation des archives audiovisuelles du Burkina-Faso, avec un modèle économique approprié, va apporter de la valeur ajoutée à l’économie de notre pays.
Or, les différents rapports l’UEMOA et de l’OIF confirment le constat alarmant de l’UNESCO: les archives audiovisuelles au Burkina-Faso, comme en Afrique d’ailleurs, sont dans un état de conservation critique. De timides et épars efforts sont palpables. Mais face à l’ampleur du chaos documentaire, ils font figure d’une gorgée d’eau fraiche pour faire baisser une forte fièvre. Et le drame s’amplifie.
La dégradation massive des œuvres audiovisuelles efface notre mémoire, appauvrit irréversiblement notre identité culturelle et constitue d’énormes manques à gagner pour l’économie nationale, à l’ère de la numérisation et du business de la mémoire audiovisuelle. Les journalistes, les cinéastes, les producteurs, les archivistes et documentalistes, les politiques, la société civile…doivent s’engager au côté des gouvernants pour créer la synergie d’actions nécessaire à la réhabilitation et la valorisation de la mémoire audiovisuelle. Notre identité culturelle et notre économie ne s’en porteront que mieux.

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Numéro d'édition: 226