Réconciliation nationale : Le passif judiciaire, véritable boulet

• Et si on nettoyait les écuries ?

• Oser l’opération «mains propres»

 

Depuis l’avènement de l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014, il y a comme un printemps judiciaire au pays des Hommes intègres. Et subito, des dossiers emblématiques -affaires Thomas Sankara, Norbert Zongo et Boukary Dabo-qui étaient plus ou moins renvoyés aux calendes grecques sous le régime de Blaise Compaoré sont revenus sous les feux de la rampe. Avec le jugement du dossier de l’attaque de la poudrière de Yimdi, l’ouverture du procès sur la répression des manifestants de l’insurrection et celle du putsch de la «Diendérose», le Burkina Faso est plus que jamais engagé dans un dynamisme institutionnel judiciaire marqué par la soif de son peuple de connaître la vérité sur un certain nombre de faits qui ont marqué son histoire. Au nom de la vérité et de la réconciliation, il faut forcément passer par le purgatoire de la justice. Un passage qui n’est pas une mince affaire quand on connait les différentes implications politiques qui concernent anciens et actuels maîtres du pouvoir politique. Comment gérer le lourd passif judiciaire de façon transparente et refonder le pays sur des ressorts d’un Etat de droit moderne? Le dynamisme judiciaire: une expression de l’Etat de droit et de la démocratie. La soif de vérité et de justice des Hommes intègres est telle que les différentes parties du pouvoir démocratique sont obligées de se mouvoir. La quête est là, pressante. Il n’y a donc pas d’alternative que d’y répondre. Et cela passe par l’exhumation de dossiers jadis enterrés par le politique.
Les dossiers Thomas Sankara, Norbert Zongo, Boukary Dabo et bien d’autres sont remis au goût du jour grâce à la volonté et la pression populaire. Avec les différentes réformes qui ont été opérées dans le monde de la justice, l’on peut dire que le personnel chargé de dire le droit dispose d’atouts conséquents pour désormais faire prospérer la vérité. Et les lignes sont en train de bouger dans le bon sens. L’auto-saisine de la justice sur le récent scandale de fraude fiscale et autres abus gestionnaires du responsable de Kanis International est un signe patent de ces lignes qui bougent au niveau de la justice. Et cela non sans interpeler la responsabilité des uns et des autres dans le respect des règles qui régissent la gouvernance économique et financière au Burkina Faso. Pour sûr, ce contexte qui permet à la justice de s’exercer de façon plus ou moins souveraine est une très bonne chose pour la culture et le respect de l’Etat de droit. Cela participe du renforcement de la bonne gouvernance sans laquelle le Burkina Faso ne peut aller de l’avant en termes démocratie, de développement endogène et inclusif. La tenue du procès sur l’attaque de la poudrière de Yimdi le mois dernier, l’ouverture récente de celui sur les dérives de l’autorité publique lors de l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014, l’ouverture prochaine de celui sur le coup d’Etat le plus bête de l’histoire (15 septembre 2015), au-delà de la vérité qui va être déballée, constituent des écoles de responsabilité et de redevabilité des gouvernants vis-à-vis du peuple. La justice en est le métronome. Et ce qui est intéressant, son exercice ne va pas manquer d’interpeller les hommes politiques sur la nécessité d’appréhender le politique sous le prisme du service du peuple et non sous celui de la prédation pour préserver leurs intérêts justes individuels.
Une justice qui se muscle pour le respect de l’Etat de droit. Une dynamique qui est fort intéressante pour une véritable opération «mains propres» pour le pouvoir en place. Cela, de sorte à apurer tout le passif judiciaire et à refonder la gestion de l’Etat sur des bases plus républicaines, plus transparentes pour hâter le développement responsable et intégré. Mais au regard des implications politiques que pourraient avoir ce passif, lesquelles ne manqueraient pas d’éclabousser certains hommes forts actuels, le rêve est-il vraiment permis?

Comptable à divers degrés
Selon les rapports du Collège des sages et de la Commission de réconciliation nationale et des réformes (CRNR) sous la transition, le règne de Blaise Compaoré à la tête de l’Etat burkinabè pendant les 27 ans a occasionné plusieurs crimes politiques et économiques dont les stigmates se ressentent jusqu’à nos jours. Or, les bonzes du pouvoir actuel ont été pour certains d’entre eux, pendant 26 ans, des pièces maîtresses qui ont permis au système Compaoré de tenir et de s’exercer. Ils sont donc à des degrés divers comptables de la gouvernance Compaoré, avec ses acquis et ses drames dont bien entendu les crimes politiques et économiques. Les cas les plus emblématiques de façon chronologique sont les assassinats de Thomas Sankara, Guillaume Sessouma, Boukary Dabo, Oumarou Clément Ouédraogo, Norbert Zongo. Ce ne sont certainement pas les seules victimes de la furie dite rectificatrice du 15 octobre 1987 et du fard de la dictature en démocratie à partir des années 1990 qui ont constitué les deux charnières du règne de l’exilé de Cocody. Mais ces dossiers suscitent un intérêt tout particulier chez les Burkinabè désireux de connaitre la vérité. Pourtant, certaines figures de proue du pouvoir actuel ne seraient pas étrangères à la perpétration de ces crimes qui ont éclaboussé le règne de Blaise Compaoré.

G. L.


 

De la nécessité de prendre en compte tous les dossiers cités

Comme il est loisible de le constater, toutes les procédures judiciaires enclenchées sous le règne de Blaise Compaoré concernant ces affaires n’ont pas prospéré dans la manifestation de la vérité. Le non-lieu sur l’affaire Norbert Zongo en 2006 et les blocages qu’a connus le dossier du supplicié du 15 octobre 1987 commentent à souhait l’âpreté des manœuvres politiques ourdies jadis par le système Compaoré pour engourdir les processus judiciaires et prendre en otage la manifestation de la vérité et de la justice.
De ce point de vue, même si l’avènement de l’insurrection d’octobre 2014 et de la transition a permis la réouverture des dossiers, l’on peut craindre des empiétements subtils du politique sur les différentes procédures judiciaires pour empêcher la découverte de la vérité et au dire du droit. La justice va-t-elle résister à l’épreuve des carrières politiques individualistes des éventuelles personnalités compromises dans les dossiers en question, surtout quand on considère qu’il y a nécessité de chercher à prendre en compte tous les dossiers cités dans les différents rapports? C’est peut-être trop tôt pour s’en inquiéter … Attendons donc de voir.

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Numéro d'édition: 205