Mgr Joachim Ouédraogo et le dialogue interreligieux: «Combattre les préjugés»

• Dialoguer sans hypocrisie

• «Eviter de vouloir convertir l’autre»

• La différence religieuse, source d’enrichissement

 

Le dialogue interreligieux est en marche à Dori. L’expérience s’y vit depuis 1969, mais la visibilité des actions de l’Union fraternelle des croyants (UFC) est perceptible depuis l’arrivée du premier Evêque de Dori, Mgr Joachim Ouédraogo. Par ces temps d’attaques terroristes et de toutes de sortes de violences, le dialogue entre les religions et les cultures est une impérieuse nécessité. Nous sommes allés vers l’un des acteurs de cette démarche: Mgr Joachim Ouédraogo, Evêque de Koudougou et vice-président de la Conférence épiscopale Burkina-Niger.

L’Economiste du Faso : Lorsque l’on parle de dialogue interreligieux au Burkina, les regards se tournent tout de suite vers Dori et son Union fraternelle des croyants (UFC). Dori est-il le pionnier de ce dialogue au Burkina Faso ?
Mgr Joachim Ouédraogo (Evêque de Koudougou, vice-président de la Conférence épiscopale Burkina-Niger) : Sur le plan public, je réponds par l’affirmative. C’est dans les années de la famine au Burkina (de 1969 à 1974) que le Père rédemptoriste, Lucien Bidau, alors curé à Dori, a fait un appel pour avoir de quoi soulager les populations du Sahel. Son appel a été entendu et il a reçu beaucoup de vivres.
C’est ainsi qu’il a fait appel à 6 chrétiens et à 6 musulmans pour l’aider à distribuer les vivres. Ils ont décidé de ne pas arrêter cette fraternité après la distribution des vivres. C’est ainsi qu’ensemble ils ont créé l’Union fraternelle des croyants (UFC) de Dori, l’association interreligieuse qui a été, par la suite, soutenue par la Caritas allemande, Misereor. Des activités ont été ainsi initiées : création de garage auto, un centre social (géré par des chrétiennes et des musulmanes). Ils se sont battus aussi pour avoir des fonds afin de créer des retenues d’eau dans les villages.
Quand je suis arrivé à Dori (ndlr, en 2005) comme évêque, j’ai fait un constat lors de la première assemblée générale : toutes les activités étaient orientées vers le social et l’économique. J’ai donc demandé ce que l’UFC deviendra quand on n’aura plus besoin de faire des retenues d’eau, quand on n’aura plus besoin de centre social ou d’un garage auto ? Doit-on alors, en ce moment, fermer la boîte? J’ai alors suggéré que nous ajoutions deux autres dimensions qui avaient été occultées : la dimension spirituelle et l’intégration des jeunes. C’est cette interrogation qui a amené l’UFC à être connue de par le monde. L’aspect spirituel et le rajeunissement ont donc été pris en compte. Quand on parle de l’aspect spirituel, ce n’est pas seulement la prière, mais la réflexion sur le comment vivre ensemble pour déceler les obstacles au meilleur vivre ensemble.
Surtout qu’à Dori il n’y avait que 1% de chrétiens (catholiques et protestants) contre 95% de musulmans et 4% pour la religion traditionnelle. Il fallait donc développer une stratégie pour enraciner davantage le dialogue interreligieux, car ce dialogue ne peut pas seulement se limiter aux œuvres sociales ou économiques. Nous avons également mené plusieurs activités au niveau des jeunes chrétiens et musulmans, tant au Burkina qu’en Italie, afin de montrer qu’on peut vivre ensemble même si on n’est pas de la même religion. A cela s’ajoute les stages de dialogue interreligieux lors desquels on a fait appel à tous les jeunes de toutes les régions du Burkina, avec un groupe de jeunes Italiens, à Dori. Les musulmans sont allés vivre une journée dans des familles chrétiennes et les chrétiens dans des familles musulmanes. Ce fut une expérience extraordinaire pour les jeunes. Ensuite, les jeunes chrétiennes et musulmanes sont allés ensemble laver la grande mosquée et la cathédrale de Dori. Sur le plan spirituel, le forum des leaders religieux est organisé à Dori. Les imams, les curés, les responsables de la religion traditionnelle se rencontrent. Pour parachever toutes ces œuvres, il a été créé, avec l’aide de la conférence épiscopale italienne, un centre pour la paix appelé «Dudal Jam» et qui signifie en langue peulh «Foyer de paix». Dans ce centre, il est érigé une salle polyvalente de 500 places. La fréquentation de ce centre a permis d’organiser une caravane de la paix en 2011, de Dori à Niamey en passant par le Mali et tout le Burkina.

Quels sont les défis auxquels le dialogue interreligieux est confronté, surtout en cette période d’attentats ?
Pour que le dialogue interreligieux aille de l’avant et qu’on évite ce que nous vivons aujourd’hui, il faut qu’il y ait la connaissance mutuelle. Au-delà de la connaissance entre chrétiens et musulmans, il y a cette urgence que les chrétiens connaissent la religion musulmane et que les musulmans connaissent la religion chrétienne, non pas par médias interposés, mais qu’on aille à la racine.
La deuxième exigence est qu’il faut un approfondissement de chaque croyant dans sa propre religion. Si on ne connaît pas sa foi, on ne peut pas entrer en dialogue interreligieux. Ensuite, il faut combattre les préjugés. Evitons de dire «les musulmans sont comme ci, les chrétiens sont comme ça». Il est plus juste de dire «un tel est comme ci, un autre est comme ça». Evitons la stigmatisation. Ensuite, il faut bannir la peur de l’autre. L’autre n’est ni un adversaire, encore moins un ennemi. Il est différent de moi, c’est vrai, mais il reste un frère, une sœur. Nous sommes des créatures de Dieu. A cela, j’ajouterai que le dialogue doit être franc, débarrassé de toute hypocrisie. Le problème n’est pas l’existence des conflits, mais c’est comment nous résolvons ces conflits.
Il faut éviter, dans ce dialogue, de vouloir convertir l’autre. Si par lui-même il découvre certaines valeurs dans l’autre religion qui l’appellent à changer, il n’y a aucun problème. Un autre défi réside dans l’éducation à la base. Il y a aussi le défi du développement économique qui n’est pas à négliger.

Peut-on affirmer que l’existence de l’UFC dans cette partie nord a anticipé sur la résolution de certains problèmes qui ont cours actuellement ?
Je pense que s’il n’y avait pas l’UFC à Dori, la situation actuelle serait pire. L’action de l’UFC a été déterminante. Quand on voit chrétiens et musulmans ensemble à la prière, aux repas, dans les actions communautaires, c’est merveilleux et ça anticipe sur certaines difficultés.

Quel appel pour un meilleur dialogue entre les religions ?
L’homme est un remède pour l’homme.
La différence religieuse, sociale ou économique ne doit pas être source de conflits, mais source d’enrichissement. La différence religieuse, culturelle ou ethnique doit être source d’enrichissement. Il faut mettre l’accent sur l’acceptation de l’autre, malgré nos différences.
Le deuxième appel est que les adeptes de tous les religieux doivent faire un pas vers l’autre pour le rencontrer, le comprendre, le connaître et l’aimer. J’aime dire qu’il nous faut dépasser la tolérance pour aller à l’amour et à la fraternité. Les religions ne dialoguent pas, ce sont les hommes qui dialoguent. C’est possible, un monde où on peut vivre ensemble.

Propos recueillis par Alexandre Le Grand ROUAMBA


Mieux connaître l’«ambassadeur de la paix»

Pensionnaire du Petit Séminaire de Koudougou, le «petit» Joachim intégrera par la suite l’inter-séminaire de Kossoghin à Ouagadougou avant d’aller pour le philosophât au grand séminaire St Jean de Ouagadougou. Par la suite, la route pour le théologât l’oriente vers Bobo Dioulasso, la deuxième ville du pays, précisément au Grand séminaire de Koumi. Puis, il est ordonné prêtre depuis le 6 juillet 1991 pour le compte du diocèse de Ouahigouya, dans le nord du Burkina. Il a été ordonné Evêque le 17 mars 2005, se voyant confier les premiers pas du diocèse de Dori .
Il est donc le premier Evêque dudit diocèse. Depuis 2011, il est Evêque du diocèse de Koudougou. Premier garçon et deuxième des 9 enfants de ses parents, Joachim Ouédraogo est né dans une famille très chrétienne. Sa maman, fille du premier chrétien du diocèse de Ouahigouya, s’est mariée à son papa, catéchiste. Certainement qu’ils appelaient de leurs vœux de voir un de leurs enfants devenir prête, même si Mgr Joachim avoue qu’ils ne lui ont jamais suggéré la vocation sacerdotale.

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Numéro d'édition: 201