Anne Krueger, ancienne économiste en chef à la Banque mondiale et ancienne Premier vice-directeur général du Fonds monétaire international, Professeur d’économie internationale, chargée de recherche à la School of Advanced International Studies, Johns Hopkins University, membre du Center for International Development de l’Université de Stanford. (DR)

Comment les importations stimulent l’emploi – Par Anne Krueger

MEXICO – Si l’on en croit les populistes actuels, les «bons emplois» dans le secteur industriel des États-Unis ont été «perdus» du fait de la concurrence des importations et d’accords commerciaux préférentiels. Mais cet argumentaire ne correspond pas aux faits, parce que les importations créent également des emplois.
Tout d’abord, de nombreux emplois sont directement liés au commerce. Pensez aux dockers qui chargent et déchargent le fret, aux pilotes et aux équipages qui transportent des marchandises par avion, aux camionneurs qui les transportent par voie terrestre et aux employés de la vente en gros et de détail qui les entreposent et qui les vendent.
Deuxièmement, les importations fournissent souvent des intrants moins chers par rapport aux produits disponibles aux États-Unis, qui permettent aux industriels américains de mieux concurrencer les entreprises étrangères sur les marchés d’exportation et de maintenir leurs parts de marché au plan national. Troisièmement, les Investissements étrangers directs (IED) aident les entreprises américaines à acquérir des intrants à moindre coût, tout en s’engageant dans la recherche et le développement et dans d’autres activités.
Enfin et surtout, les exportations vers les États-Unis font bénéficier les étrangers de davantage de recettes pour acheter des importations en provenance des États-Unis et d’autres pays. Parce que les emplois du secteur de l’exportation nécessitent le plus souvent des compétences plus prisées et donc rémunérées plus cher que les emplois des secteurs qui font concurrence aux importations, les exportations supplémentaires générées par les importations créent dans l’ensemble de meilleurs emplois.
Sans les importations, de nombreux emplois actuels disparaîtraient. Selon certaines estimations, les emplois qui fournissent des biens de consommation importés représentent plus de la moitié de leur prix de vente au détail. De nombreuses importations nécessitent des emplois de service de proximité attribués à des employés américains. On ne vendrait pas d’automobiles étrangères, par exemple, sans les pièces détachées disponibles, ou sans mécaniciens disponibles pour les installer.
Pour tout produit manufacturé ou pour toute gamme de produits, le processus de production comprend généralement plusieurs étapes. Certaines étapes nécessitent des compétences techniques et d’ingénierie, d’autres impliquent des emplois relativement peu qualifiés. Parce que la main-d’œuvre américaine est dans l’ensemble hautement qualifiée, les entreprises américaines ont un avantage sur leurs concurrents étrangers.
Mais les entreprises américaines qui s’appuient sur des composants produits par de la main-d’œuvre non qualifiée doivent soit fabriquer ces composants elles-mêmes, soit les acheter auprès de sources nationales. Cela peut les exposer à un handicap de coût si elles sont en concurrence avec des entreprises dans d’autres pays industriels capables d’importer les mêmes intrants à un prix inférieur, ou avec des entreprises dans les pays où la main-d’œuvre est moins chère.
D’autre part, si les entreprises américaines peuvent importer des intrants à faible niveau de compétences à un prix inférieur par rapport au coût éventuel pour produire ces intrants eux-mêmes, elles peuvent réduire le prix de leur produit final. Cela leur permet de repousser la concurrence étrangère sur leur territoire national et de rivaliser plus efficacement avec leurs concurrents à l’étranger. L’Allemagne et le Japon ont une main-d’œuvre chère, mais leurs entreprises sont en mesure de soutenir la concurrence sur les marchés mondiaux, précisément parce qu’elles sont capables d’externaliser les étapes de production à coûts élevés et à faibles qualifications.
Les importations à faible coût favorisent plutôt qu’elles ne détruisent les emplois des Américains. Et lorsque les compagnies peuvent se développer suite à l’amélioration de leur compétitivité nationale et à l’étranger, elles créent encore plus d’emplois. Mais si les entreprises doivent acheter des intrants à coûts plus élevés, elles devront réduire leurs profits ou augmenter le prix de leurs produits. Dans le cas d’une réduction des profits, elles seront moins susceptibles de se développer et d’embaucher davantage d’employés. Mais si elles perdent de l’argent, elles seront sûrement forcées de licencier leurs employés. Mais une augmentation des prix est susceptible de faire perdre des parts de marché, ce qui implique moins d’employés pour répondre à la demande.
Les IED permettent souvent de sauver des emplois aux États-Unis, quand les entreprises confrontées à la concurrence étrangères doivent choisir entre la délocalisation des activités de leur main-d’œuvre non qualifiée ou la faillite. La délocalisation de certains composants peut accroître la rentabilité globale du processus de production, mais elle peut également exiger que les entreprises renoncent à leur droit de propriété intellectuelle et à leur savoir-faire. Avec les IED, les entreprises peuvent conserver le contrôle de leurs procédés brevetés et développer l’emploi dans leur siège social ou dans leurs installations américaines.
Une dernière considération est que les pays exportateurs devront corriger leur balance des paiements si leurs recettes d’exportation baissent considérablement. Par exemple, si les États-Unis décident de freiner les importations, plusieurs de leurs partenaires commerciaux vont également réduire leurs importations, parce qu’ils ne seront plus en mesure de les financer. Les recettes d’exportation financent les importations de la plupart des pays du monde. Donc si les importations des États-Unis baissent, les exportations des États-Unis baisseront environ dans la même proportion.
Si cela se produit, des emplois du secteur des exportations seront supprimés, ainsi que les emplois créés par les importations. Et même si certains des dockers, des camionneurs, des employés du siège social et d’autres personnes trouvent de nouveaux emplois dans les secteurs qui remplaceront le secteur des services d’importation, ces personnes devront sans doute subir une réduction de salaire.

Copyright: Project Syndicate, 2017.
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Pourquoi la contribution de l’industrie dans l’emploi a diminué

Compte tenu de ces dynamiques, pourquoi l’industrie comme part de l’ensemble de l’emploi des États-Unis a-t-elle diminué ? La concurrence des importations et les accords commerciaux préférentiels tels que l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) de 1994 sont les deux principaux responsables invoqués ces derniers temps. Mais ces facteurs ne sont devenus pertinents que bien après que les emplois du secteur industriel (qui ont atteint leur sommet à la fin des années 1970) avaient déjà commencé à décliner.
Une explication partielle est que les entreprises ont sous-traité davantage de services, donc la part d’emplois directs dans l’industrie peut paraître avoir diminué, même si le nombre d’emplois associés à la production d’une entreprise n’a pas changé.
Mais la plupart des analystes attribuent la baisse de l’emploi dans l’industrie à l’amélioration de la productivité. Les entreprises américaines n’avaient pas d’autre choix que de se développer ou d’adopter de nouvelles techniques, de nouveaux processus et de nouvelles technologies pour rester compétitives.
Comme les emplois du secteur industriel ont continué d’évoluer avec l’accroissement de la production du secteur et de la valeur ajoutée, la demande en produits manufacturés aurait dû augmenter plus vite que cela s’est produit, ou bien les Américains auraient dû étouffer la croissance de la productivité.
La dernière option est le plus sûr moyen de faire à nouveau de l’Amérique un pays pauvre.

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Numéro d'édition: 196